0
100

“Nu sous les fleurs”. Précédé de “Traquée comme jardin” – Louis Adran

C’est une poésie que l’on peut entendre, murmurée peut-être par la voix de quelque souvenir, d’un spectre bienveillant, d’un aède assis là. Des mots prononcés dans la splendeur des fins d’été ou des illusions du printemps à venir, qui vibrent des sensations du monde.
Louis Adran nous offre, dans son deuxième recueil publié chez Cheyne, une géographie des émotions, souvent heurtées par les affres de la mémoire. Un espace de l’intime qui se prononce à bas bruit, dans l’hésitation d’une écriture greffière posée sur le vent. Les animaux, les arbres, les rues, le fleuve, veillent au déploiement de ce qui peut être dit.
Le premier texte du livre, Traquée comme jardin, est le chuchotement d’une émotion douce et inquiétante tout à la fois. Une sœur, souffrante, fille de la nuit et des bois alentours, gagne le jardin puis les chambres. Elle capte la lumière diffuse des aubes et l’éclat de la pénombre. Elle est blessée, elle s’est reconstruite malgré la douleur. Celui qui écrit l’accompagne – leurs peaux se touchent parfois. Les deux êtres convoquent dans leurs dits les bibelots et autres jouets d’enfant. Illusion de l’écriture ou de l’histoire vécue ? Le poète se montre impuissant à vouloir trop dire :

Mais je ne me souviendrai de rien, ni des toits laqués ni de ta peau écrue, et vivre n’était alors qu’un défaut de l’œil gauche j’ai dit.
Le jardin gonflait dehors l’étendue des phrases vaines, sous les lauriers les murs de bauge
des voix simplement

Mais il parle pour continuer de décrire l’impression de détresse, la torpeur des sentiments et l’empêchement d’une écriture sereine. L’espoir de saisir la traquée n’est cependant pas tout à fait enfui. Car elle peut offrir, parmi les songes, quelque présent :

D’elle en tombant survivront sans doute le feu, la routine des ombrages bègues et l’or.

Une même voix chuchote à travers les pages du deuxième poème, Nu l’été sous les fleurs. La rêverie porte vers les jours où le mois d’août s’achève dans les rues encore chaudes d’une ville orientale. Les phrases tentent de raconter la topologie d’une lascivité un peu mélancolique, d’une moiteur nécessaire :

Nos corps habillés de peu cherchant la touffeur brune d’une ultime frondaison, d’une île.

Rimbaldiennes parfois, ces phrases détaillent “des dimanches de fête où nous rangions les cordes, les habits trempés les lettres, les sentiments, au fond d’armoires péniblement acajou ou prune“. Là encore, la poésie ne peut tout dire, sinon la beauté noire des freux, le visage de l’oncle ou “le déclin des herbes brûlées“. La clé de ce parcours se trouve au moment de refermer le livre : dans les quartiers d’une autre ville, au soleil de septembre, il n’est alors plus possible d’écrire.
Mais Louis Adran utilise avec finesse quelques références à ses textes antérieurs (comme son livre “Cinq lèvres couchées noires“, Cheyne, 2020), rédigés sans doute dans de précieux “cahiers noirs”. Tout n’est donc pas perdu : les souvenirs peuvent renaître malgré tout, fragiles et prometteurs, dans les pages noircies et raturées.

En somme, ces deux poèmes révèlent, par leur tenue sensuelle et la précision des mots, ce que peut être l’acte impossible du poète : annoncer à qui veut le croire ce qui ne sera définitivement plus. Lisez-les pour ressentir, alors que tombent incessamment les pluies d’hiver, la chaleur délaissée de ces moments d’avant.

Alexandre Blaineau
articles@marenostrum.pm

Adran, Louis, Nu l’été sous les fleurs précédé de Traquée comme jardin, Cheyne, Collection verte, 2021, 1 vol. (96 pages), 17 €.

Retrouvez cet ouvrage chez votre LIBRAIRE et sur le site de L’ÉDITEUR

Vous avez aimé cet article ?

Média indépendant et sans publicité, Mare Nostrum propose un accès libre à tous ses contenus. Seul son lectorat lui permet d’exister.
Une information exigeante a un coût : soutenez nous
(dons déductibles).

Pour contacter la rédaction – contact@marenostrum.pm


On ne s’attend pas toujours à ce qu’un roman nous serre le cœur avec des souvenirs qui ne sont pas les nôtres.

Et pourtant, La Petite Vie d’Antoine Cargoet réussit ce miracle : faire résonner l’universel dans le murmure du personnel. Premier roman d’une maîtrise rare, ce récit retrace, avec pudeur et intensité, l’histoire d’un fils qui, face à la disparition de son père, tente de recoller les morceaux d’une mémoire ordinaire et pourtant essentielle. Rien de spectaculaire ici — juste des instants vrais, une lumière jaune sur un salon, des trajets en voiture, des films partagés en silence.

Coup de maître d’un écrivain discret, La Petite Vie redonne à la tendresse sa pleine place littéraire. Il ne s’agira pas d’oublier ce livre, mais de le garder auprès de soi, comme une photo un peu floue, un peu précieuse.

 

À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE
Soutenez notre cause - Soutenez notre cause - Soutenez notre cause

Pour que vive la critique littéraire indépendante.

Nos articles vous inspirent ou vous éclairent ? C’est notre mission quotidienne. Mare Nostrum est un média associatif qui a fait un choix radical : un accès entièrement libre, sans paywall, et sans aucune publicité. Nous préservons un espace où la culture reste accessible à tous.

Cette liberté a un coût. Nous ne dépendons ni de revenus publicitaires ni de grands mécènes :
nous ne dépendons que de vous.

Pour continuer à vous offrir des analyses de qualité, votre soutien est crucial. Il n’y a pas de petit don : même une contribution modeste – l’équivalent d’un livre de poche – est l’assurance de notre avenir.

autres critiques
Days :
Hours :
Minutes :
Seconds