Michel Wieviorka, Où va la France : métamorphose ou déchéance ?, Éditions de l’Aube, 22/08/2025, 392 pages, 13,90 €
Des hauteurs de l’État aux tréfonds de la société civile, la France semble prise dans une double spirale de bouleversements. L’essai de Michel Wieviorka Où va la France : métamorphose ou déchéance ? résonne comme un diagnostic brûlant d’actualité. D’emblée, l’auteur pose une question vertigineuse : “La France est-elle capable d’opérer une métamorphose pour demeurer un grand pays à l’échelle de la planète, ne court-elle pas plutôt à la déchéance ?” Ce questionnement sert de fil rouge à une analyse ambitieuse qui embrasse des décennies d’histoire politique et sociale pour éclairer les incertitudes du présent.
Penser la France d’hier pour comprendre celle d’aujourd’hui
Sociologue de renom, Michel Wieviorka inscrit son essai dans le sillage des grands penseurs engagés, à la croisée de la sociologie et de l’histoire immédiate. L’ouvrage paraît initialement en 2021, au sortir de la crise du Covid-19. L’auteur choisit de scruter les transformations internes de la France alors même que le monde traverse des turbulences géopolitiques majeures. Il rappelle que la place de la France sur la scène mondiale tient à la vitalité de sa société et à l’efficacité de son État. Le sociologue actualise d’ailleurs son propos jusqu’en 2024, notant combien la crise politique s’est exacerbée : effondrement des partis traditionnels, affaiblissement des corps intermédiaires, et même dissolution inédite de l’Assemblée nationale ouvrant la voie à l’entrée de 143 députés d’extrême droite. Ces éléments de contexte confèrent à l’essai une acuité particulière.
Sur le plan historique, Où va la France embrasse un demi-siècle de changements. Du sommet gaullien de l’après-guerre jusqu’aux soubresauts de l’ère contemporaine, Michel Wieviorka retrace l’évolution de l’État et de la société française. Son regard porte des Trente Glorieuses à la présidence Macron, en passant par mai 1968 et l’essor des “nouveaux mouvements sociaux”, jusqu’aux mobilisations récentes comme les Gilets jaunes. Cet ancrage dans la longue durée lui permet de rompre avec le “présentisme” qui obscurcit trop souvent notre capacité à penser le futur. L’auteur redonne au contraire du relief à l’Histoire, rappelant qu’il faut prendre de la hauteur pour saisir les logiques profondes à l’œuvre.
Une fresque sociopolitique au style maîtrisé
L’ouvrage offre une construction originale et une écriture à la fois rigoureuse et vivante. Michel Wieviorka articule son analyse autour de deux axes entremêlés : une double spirale conceptuelle. La première perspective part “d’en haut”, examinant l’évolution de l’État depuis 1945, de l’apogée du modèle républicain à son lent délitement. La seconde procède “d’en bas”, explorant les contestations, conflits et mouvements sociaux qui traversent la France depuis mai 1968. Ces deux mouvements de pensée, l’un ascendant, l’autre descendant, se répondent et se tissent tout au long de l’essai. La structure en miroir confère à la lecture une profondeur particulière : l’histoire politique officielle et la société civile finissent par se rejoindre dans une même analyse.
Stylistiquement, Michel Wieviorka réussit le pari d’un ton d’analyste engagé qui demeure accessible sans rien céder à la profondeur. Le sociologue-écrivain manie comme toujours un vocabulaire précis, emprunté aussi bien au registre de la théorie politique qu’à celui du grand reportage. Son écriture allie la clarté du pédagogue à l’ardeur du chroniqueur : phrases rythmées, formules frappantes, métaphores évocatrices ponctuent le texte. Étayé par de nombreuses références, l’ensemble compose une fresque foisonnante où l’analyse scientifique n’exclut pas l’élan presque littéraire.
La démocratie à reconstruire : un appel à la refondation
Où va la France : métamorphose ou déchéance ? constitue un diagnostic civilisationnel de la France contemporaine. Michel Wieviorka y interroge les fondements du pacte républicain à l’heure des grandes mutations. Il explore la crise de “l’État permanent”, ce socle institutionnel bureaucratique dont il diagnostique les dysfonctionnements et l’épuisement. En parallèle, il éclaire la transformation des mouvements sociaux : déclin du mouvement ouvrier traditionnel et émergence de mobilisations nouvelles, horizontales, révélatrices d’une société en quête de sens. L’auteur problématise la contestation des institutions démocratiques et la montée de radicalités, symptômes d’une défiance généralisée envers la représentation politique. Il met en lumière les tensions autour de la mémoire, de l’universalisme et de la laïcité, thèmes qui polarisent le débat public et fragmentent l’unité nationale.
Au fil des pages, le sociologue articule également le recul du modèle d’intégration traditionnel – celui qui liait autrefois État, nation et société civile – et la reconfiguration du rapport entre l’État et la société sous la double pression de la mondialisation et du néolibéralisme. Il interroge enfin l’impact des chocs globaux récents – de la pandémie de Covid-19 à la guerre en Ukraine en passant par l’embrasement israélo-palestinien – sur la cohésion française. En croisant ainsi la sociologie politique, l’histoire des institutions, l’analyse des mobilisations collectives et la réflexion géopolitique, l’essai esquisse une compréhension holistique de la crise actuelle.
Le propos de Michel Wieviorka revêt une portée symbolique forte : il s’agit de la survie du modèle français, universaliste et démocratique. L’essai, en explorant les racines profondes du malaise français, invite à repenser le récit national et les fondements de la démocratie à venir. Chaque page lance un appel implicite à refonder le contrat social sur de nouvelles bases, plus inclusives et adaptées aux réalités actuelles. Où va la France nous confronte ainsi à un choix de civilisation : métamorphoser en profondeur la société et l’État pour relever les défis du temps présent, ou s’abandonner à la déchéance.
Et si l’Histoire restait à écrire ?
La conclusion reste ouverte : elle invite le lecteur à poursuivre la réflexion au-delà du livre. S’il dresse un tableau sombre, l’auteur nous rappelle que « le pire n’est pas certain » et que l’histoire reste ouverte. Il exhorte à renouer avec l’esprit de renouveau collectif, cet élan visionnaire qui fit jadis suite aux heures les plus sombres. “Le moment n’est-il pas venu de préparer des jours heureux ?” interroge-t-il. Cette question finale, à la fois philosophique et pragmatique, résonne comme un défi lancé au lecteur et aux acteurs de la société. L’ouvrage se termine ainsi sur une note d’espoir lucide : la France de demain peut échapper à la déchéance et devenir l’actrice consciente de sa propre transformation.

Chroniqueur : Dominique Marty
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