Temps de lecture approximatif : 5 minutes

Quand on commence à apprendre la Philosophie, ou même l’Histoire, on part toujours de ce qui constitue le berceau de la civilisation occidentale : la Grèce antique. Et avec elle vient son penseur le plus légendaire : Socrate. Iconique, intouchable, grandiose, père fondateur de la philosophie, Socrate est aussi un personnage mystérieux qui n’a laissé aucune trace écrite. L’héritage majeur de son enseignement se trouve dans les œuvres de Platon et de Xénophon, mais ces témoins directs n’ont connu le professeur que dans ses dernières années.
Alors, qui était vraiment Socrate ? Avec “Socrate amoureux”, Armand d’Angour mène une quête, une enquête pour retrouver le Socrate historique, en laissant de côté le mythe. Le professeur de lettres classiques utilise les mêmes méthodes pour analyser et critiquer les sources que les théologiens dans le cadre de l’exégèse chrétienne.

Comme le but de ses biographes était de montrer que Socrate fut injustement mis à mort – c’est ce qu’on appelle leur visée “apologétique” –, son histoire est souvent racontée à rebours : elle commence par son procès et sa mort, avant d’évoquer parfois, mais c’est loin d’être toujours le cas, les années qui les ont précédés.

L’auteur rejette l’image d’un philosophe : “trop laid, trop pauvre, trop vieux”, pour celle d’un jeune homme d’action, un guerrier et un amant. Même si Socrate était destiné à être un personnage extravagant, un penseur, qui se laissait guider par une voix intérieure qu’il appelait son « daïmon » Armand d’Angour soutient que, dans le cas de Socrate, l’amour a transformé le soldat expérimenté en philosophe le plus éminent et le plus mythique de tous les temps.

À quel moment de la vie de Socrate la carrière de l’homme d’action a-t-elle fait place à celle du philosophe, et pourquoi ce changement s’est-il produit ? Les preuves nous conduisent avec insistance, à mon avis, à une période beaucoup plus ancienne de sa vie et, finalement, au titre de ce livre : l’histoire de Socrate in Love (ou Socrate amoureux).


Selon le “Symposium” de Platon, Socrate a été conseillé dans sa jeunesse sur le sujet de l’amour par une femme plus âgée appelée Diotima. Celle dont le nom signifie “honorée par Zeus” pourrait toutefois être un personnage fictif, les références n’ayant été trouvées que dans les œuvres de Platon et de Lucien. Pour l’auteur, il ne fait aucun doute que Diotima est le fantôme de l’amour passé de Socrate, l’ombre de la femme qui a changé sa vie. Armand d’Angour, lisant entre les lignes de Platon, pense qu’elle est Aspasie, une femme qui n’était pas athénienne, et qui a vécu avec Périclès pendant seize ans. L’amour de Socrate pour Aspasie se retrouve aussi dans la façon dont il protège son neveu, Alcibiade, que le philosophe a sauvé sur le champ de bataille, par amour. L’auteur va même jusqu’à affirmer que le dernier vœu de Socrate en prison au Dieu Asclépios, était de guérir son ancien amant de son incurable maladie.

À quelle occasion Socrate a-t-il été amoureux ? Pour le savoir, nous devrions étudier les récits sur son adolescence ou sa jeunesse, quand il était, selon les témoignages directs et indirects, un danseur passionné, un bon soldat, et un fringant coureur de femmes. Nous pourrions alors découvrir celui ou celle dont le jeune Socrate aurait été “amoureux” en fonction de son milieu et de son époque. Nous pourrions constater qu’il a même vécu le genre de relation amoureuse capable de le conduire à une réflexion originale sur l’amour lui-même et sur d’autres aspects fondamentaux de la vie et du comportement humain qui, plus tard, feront l’objet de toute son attention.


Armand d’Angour nous dépeint un Socrate que nous n’avons jamais vu auparavant. Il le place au cœur de la société athénienne, et non pas contre elle, comme il est trop souvent présenté. C’est un soldat affecté par des décisions politiques arbitraires, et un amant piégé dans un triangle amoureux avec l’homme le plus puissant de Grèce. L’auteur nous offre le récit d’un homme sensible. Socrate prend vie sous un nouveau jour ; nous voici débarrassés de la lourde figure mythique créée par Platon et Xénophon. Armand d’Angour a réussi un coup de maître. Il a rendu Socrate accessible, vivant. Il lui a redonné sa condition humaine, le laissant hors de sa sempiternelle et légendaire figure.

Armand D’Angour est professeur de Lettres classiques à l’Université d’Oxford, fellow et tuteur au Jesus College. Auteur de “The Greeks and the New” (2011), une enquête sur le rapport de la Grèce antique à la nouveauté et à l’innovation, il a beaucoup écrit sur la poésie grecque et latine, la musique et la littérature antiques, et a été chargé de composer des odes en grec ancien pour les Jeux olympiques d’Athènes (2004) et de Londres (2012). Il a également reçu une formation de pianiste et de violoncelliste, et a récemment mené une projet de reconstitution de la musique grecque ancienne à partir de documents originaux inscrits sur la pierre et le papyrus.

Éliane BEDU
contact@marenostrum.pm

D’Angour, Armand, “Socrate in love : une éducation philosophique et sentimentale”, Albin Michel, 10/02/2021, 1 vol. (255 p.), 21,90€

Retrouvez cet ouvrage chez votre LIBRAIRE indépendant près de chez vous et sur le site de l’EDITEUR

Faire un don

Vos dons nous permettent de faire vivre les libraires indépendants ! Tous les livres financés par l’association seront offerts, en retour, à des associations ou aux médiathèques de nos villages. Les sommes récoltées permettent en plus de garantir l’indépendance de nos chroniques et un site sans publicité.

Vous aimerez aussi

Voir plus d'articles dans la catégorie : Spiritualité - Philosophie - Métaphysique

Comments are closed.