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Steve Aganze dévoile l’âme meurtrie d’une héroïne inoubliable

Steve Aganze, Bahari Bora, Éditions Récamier, 21/08/25, 240 pages, 20,90 €

Steve Aganze orchestre avec Bahari-Bora une méditation puissante sur la condition humaine dans les territoires meurtris de l’Est congolais. Le roman suit l’itinéraire de Bahari-Bora — dont le nom signifie “Bel Océan tranquille” en swahili — une adolescente à la fois fragile et tenace, contrainte de survivre dans un univers fracturé par la violence des groupes armés. À travers elle, le récit donne chair aux blessures et aux résistances d’une génération privée d’enfance. Autour de la jeune héroïne gravitent des figures marquantes : Maman Mathilde, directrice d’orphelinat devenue repère moral malgré ses propres fragilités ; Mawingo, compagnon d’enfance porteur d’un amour d’innocence et de promesse ; Sophia Vanhaecke, psychologue d’ONG hantée par la perte de sa fille ; le docteur Farid, médecin humanitaire usé par l’excès de souffrance rencontrée ; et Kabelya, amie ambiguë dont les choix révèlent les zones grises de la survie. Dans ce tissage narratif où l’intime et le collectif se confondent, où le corps devient mémoire et où l’exil se vit autant dans l’espace que dans l’intériorité, Steve Aganze déploie une fresque de la survivance. Plus qu’un récit de fuite, le roman interroge ce que signifie continuer à vivre lorsque l’histoire et la géographie semblent conspirer contre toute possibilité d’avenir, et rappelle qu’au cœur même de la dévastation peut persister une beauté obstinée, celle d’un espoir qui refuse de mourir.

La cartographie de l’âme en territoire de guerre

Steve Aganze parvient à incarner la voix adolescente de son héroïne tout en lui conférant une profondeur philosophique qui transcende son âge. Bahari-Bora interroge constamment le monde qui l’entoure avec cette question lancinante : “Comment rentrent-ils chez eux, ceux qui n’ont aucune adresse sur cette terre ?” Cette interrogation devient le fil d’Ariane du roman, transformant la quête géographique en exploration métaphysique de l’appartenance et de l’identité.

Le personnage de Kabelya représente l’une des créations les plus audacieuses du roman : survivante devenue complice de sa propre survie par des moyens moralement ambigus, elle incarne la complexité éthique des victimes forcées de naviguer dans des systèmes de violence où les choix se réduisent à différentes nuances de compromission. Sa relation avec le colonel Matabaro, anciennement Al Saïd, bourreau devenu protecteur, met en lumière les ambiguïtés de la survie post-traumatique, où la frontière entre victime et allié demeure fragile et instable.

Le corps féminin comme territoire contesté

La grossesse de Bahari-Bora occupe une place centrale dans le récit, en concentrant les tensions entre la mémoire de la violence et la possibilité d’un avenir. Elle apparaît à la fois comme la conséquence d’une agression et comme un moteur de survie, révélant l’ambivalence d’un corps contraint d’endosser une histoire qu’il n’a pas choisie. Steve Aganze aborde cette thématique sans complaisance, en soulignant moins la dimension héroïque que la complexité et la charge contradictoire qu’elle fait peser sur son personnage.

L’auteur déploie une constellation de figures maternelles — de Mathilde, la mère adoptive paralysée mais spirituellement indomptable, à Sophia, hantée par la mort de sa propre fille — qui enrichissent la réflexion sur la maternité dans des contextes de violence extrême. Ces femmes forment un réseau de solidarité qui transcende les liens biologiques, proposant une redéfinition radicale de la famille fondée sur le choix mutuel et la reconnaissance de la souffrance partagée.

La poétique de la survie : langage et résistance

Le style de Steve Aganze oscille entre un réalisme cru – particulièrement dans les scènes de violence – et des envolées lyriques qui transforment le paysage congolais en théâtre cosmique où se joue le drame humain. Les descriptions du lac Kivu, du volcan Nyiragongo, de la terre rouge de Beni deviennent des personnages, témoins muets mais omniprésents de l’histoire qui se déroule.

L’auteur intègre habilement le swahili dans la trame narrative, créant une texture linguistique qui ancre le récit dans sa géographie tout en soulignant les fractures identitaires des personnages, constamment tiraillés entre différents mondes linguistiques et culturels. Cette polyphonie linguistique enrichit considérablement l’expérience de lecture, transformant le roman en espace de rencontre entre les langues et les cultures.

L’enfance volée et la fraternité des abandonnés

Les passages consacrés aux enfants des rues, notamment le petit forgeron aux doigts brûlés et le petit cavalier hanté par ses parents morts, constituent certains des moments les plus poignants du récit. Steve Aganze capture avec une justesse bouleversante la résilience paradoxale de ces enfants qui transforment leur dénuement en royaume imaginaire, leur abandon en liberté terrible. Leur philosophie de survie, exprimée dans des dialogues d’une authenticité saisissante, révèle une sagesse précoce forgée dans la cruauté du monde.

Résonances contemporaines et portée universelle

Bahari-Bora résonne particulièrement dans un contexte mondial marqué par les déplacements forcés et les violences genrées qui continuent de déchirer le tissu social de nombreuses régions. Steve Aganze parvient à inscrire l’expérience congolaise dans une portée plus large tout en en préservant la singularité, offrant un récit qui éclaire autant la réalité locale que des dynamiques universelles de survie en situation de conflit. Sans esthétiser la souffrance ni romantiser la survie, le roman met en forme une douleur collective en soulignant la capacité de résistance humaine. Avec ce premier texte, l’auteur fait entendre une voix qui pourrait s’affirmer durablement dans le paysage francophone.

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On ne s’attend pas toujours à ce qu’un roman nous serre le cœur avec des souvenirs qui ne sont pas les nôtres.

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