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Alexandre Valassidis,Tirer, Gallimard, 25/04/2024, 1 vol. (97 p.), 16€

Désormais, derrière chacune des choses les plus anodines, il y aurait le revolver. Son image brusque et froide imprimée dans nos rêves, son corps belliqueux endormi. Derrière le moindre de nos mots ou la plus insignifiante de nos idées s’érigerait comme un monument la possibilité de saisir cette arme, de la tenir bien fermement dans la paume de la main, l’index déjà posé tout contre la gâchette, et de l’utiliser pour un rien, à la moindre contrariété, contre n’importe qui.

Lorsque Alexandre Valassidis nous livre ces quelques phrases, son roman Tirer vient d’atteindre la page quatre-vingt d’un livre qui en comporte moins de cent. Auparavant, pris par une écriture addictive, un récit en pente douce-amère dans une atmosphère oppressante, le lecteur aura dévalé ce livre avec la gourmandise de celui qui ne peut se résoudre à l’abandonner avant le dénouement mais aussi avec la célérité de celui qui veut s’extirper au plus vite d’un suspense étouffant, que l’écriture de l’auteur installe peu à peu. Il se sera également habitué à la prégnance du revolver dans le récit, véritable héros métallique lové dans la poche intérieure de la veste rhum de son propriétaire et qui en est à la fois l’ange-gardien et le vecteur par lequel le drame peut arriver à tout instant.

Dans Tirer, ni le personnage principal également narrateur, ni les personnages secondaires n’ont de nom ou de prénom, d’identité claire, de passé raconté ou d’avenir entrevu. Tous baignent dans un relatif brouillard à l’instar des personnages de Patrick Modiano avec qui Alexandre Valassidis partage aussi le flou savamment entretenu entre réalité et songes, entre souvenirs dûment estampillés au sceau de la vérité et rêves maintes fois répétés et qui en prennent la patine du réel. Seule certitude, l’homme qui raconte est un homme traqué, un homme en fuite. On ne saura rien ou presque de ce qui l’a conduit à fuir, de ceux qui sont à ses trousses et de leurs mobiles mais le danger est vital, cela ne fait aucun doute. Véritable personnage de tragédie, le héros est mû par un destin qui le dépasse et le charrie d’un passé trouble où tous les souvenirs semblent ne devoir être que douloureux vers un futur forcément tragique. Dans ce flux de presque roman noir, le revolver est le point fixe, le pivot autour duquel s’entrelacent les drames d’hier et ceux à venir comme le revolver du Meursault de Camus irradiait entièrement L’étranger de sa froideur et de sa force inquiétante. Autour, l’atmosphère évanescente est savamment entretenue par une écriture poétique où chaque scène s’inscrit entre aubes et crépuscules, moments du pas encore ou du déjà plus, dans des paysages flous, peints à petites touches impressionnistes.  Le lecteur guette l’inéluctable moment où le revolver va Tirer, tentant de deviner si le tir fatal jaillira du passé réel ou fantasmé, du présent inquiétant ou d’un climax en forme de bouquet final.

Ce roman a été publié avec l’aide et le soutien de la Bourse Sarane Alexandrian, décernée par la Société des Gens de Lettres et dont le règlement stipule, entre autres, que la bourse doit revenir à un écrivain “dont l’œuvre hors des normes est totalement méconnue du grand public, auquel il ne se soucie même pas de plaire, ne cherchant qu’à cultiver son idéal de création personnelle…” Poète et romancier, Alexandre Valassidis est sans nul doute de cette veine-là, tout autant auteur iconoclaste que s’inscrivant dans la longue lignée des écrivains qui, avant lui, ont eu à cœur de raconter le laid avec de beaux mots, de mettre la poésie au service du drame. Après Au moins nous aurons la nuit, il confirme avec Tirer l’avènement d’une plume singulière dont les romans vont à coup sûr compter dans les années à venir.

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Chroniqueur : Alain Llense

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