Nétonon Noël Ndjékéry, La Fabrique du merveilleux, Hélice Hélas Éditeur, 14/01/2026, 140 pages, 18€
Dans la principauté de Lara, un roi préfère la chasse aux affaires du royaume. Sa septième épouse, Poudoudou, s’empare du pouvoir avec une férocité méthodique : rivales éliminées, griot exécuté en place publique, sujets terrorisés. À ses côtés, un orphelin qu’elle a réduit en servitude depuis l’enfance — son « jouet vivant » — parcourt le monde pour lui rapporter des bijoux d’une splendeur inexplicable. Mais d’où viennent ces parures ? Qui les fabrique ? Et pourquoi les larmes d’une certaine enfant, quelque part dans une forêt où la nuit se réfugie à l’aube, se changent-elles en pierres précieuses quand on la fait rire ? Nétonon Noël Ndjékéry tisse un conte où les destins s’inversent, où les victimes héritent des trônes, où une femme doit conquérir sa légitimité face aux crachats d’un peuple qui n’a jamais vu régner que des hommes. Entre satire politique et merveilleux africain, La Fabrique du Merveilleux pose une question brûlante : que vaut un pouvoir bâti sur la magie quand il faudrait apprendre à un peuple à gagner son gombo ?
Le rêve qui contient l'homme
« Lony, le monde qui nous habite, est beaucoup plus vaste, beaucoup plus fantasque et beaucoup plus riche que Lokissy, le monde que nous habitons. » La phrase-programme ouvre le roman sur une inversion : ce n’est pas l’homme qui contient ses rêves, mais le rêve qui contient l’homme. Sou, dieu créateur, préfère dormir ; il « consomme le plus clair de son temps » dans cet univers intérieur, laissant « par inadvertance ou de son plein gré » surgir dans le réel « un serpent voler », « un arbre jouer en virtuose de la kora ». Nétonon Noël Ndjékéry installe ainsi une cosmologie poreuse où la frontière entre les mondes vacille, et c’est précisément cette instabilité que le récit va exploiter pour orchestrer ses retournements. Car La Fabrique du Merveilleux fonctionne comme une machine à bascules : le pouvoir change de mains, les victimes deviennent souveraines, les bourreaux errent. L’incipit annonce cette mécanique en posant que « le monde que nous habitons est contenu dans le monde qui nous habite », une formule qui vaut programme narratif autant que métaphysique.
La reine aux bijoux de sang
Le premier mouvement du roman installe le règne de Poudoudou. Le mbaï Laoula « avait élevé l’oisiveté en art de vivre » et délégué « la gestion des affaires publiques » à sa septième épouse, laquelle les assume « avec une rouerie et un souci du rendement qui ne reculaient devant aucune cruauté ». Nétonon Noël Ndjékéry construit moins un portrait psychologique qu’une figure d’hubris politique : accumulation compulsive de bijoux, élimination méthodique des rivales, exécution du gosstar Mbirimbi – gardien de la mémoire royale – dans une mise en scène publique qui vise à terroriser. La violence ici n’est jamais gratuite : elle sert une économie du pouvoir où la peur tient lieu de légitimité. La relation entre Poudoudou et Tipipi, son factotum, mérite attention. Orphelin recueilli après que la foudre eut exterminé sa famille, élevé comme « souffre-douleur préféré » et réduit à se nourrir des « reliefs de repas » de sa maîtresse, Tipipi occupe la position du dominé. Le roman nomme cette emprise : il est son « jouet vivant », expression qui désigne explicitement une coercition intime mêlant servitude domestique, exécution des « basses besognes » et disponibilité charnelle. « Demi-roi, les désirs de ta Reine de toutes les reines sont désormais des ordres ! » La formule condense l’ambiguïté : titre honorifique et asservissement total. Nétonon Noël Ndjékéry ne dissimule pas la brutalité de ce lien – ngolo-ngolo, mutilations, meurtres commandités – et c’est l’une des forces du texte que de montrer comment la tyrannie s’exerce aussi dans l’alcôve.
La forêt où l'on trie les songes
Le récit bascule lorsque Tipipi découvre Konmékouhoudjé, « la mère de toutes les forêts, là même où la nuit menacée de mort par le soleil se réfugie chaque matin ». Nétonon Noël Ndjékéry y déploie un espace-refuge où les rêves bruts sont « filtrés avant d’être livrés à leurs destinataires finaux dans le monde entier ». Sans ce travail de tri, « les cauchemars plus agressifs submergeraient et subjugueraient entièrement les êtres vivants ». La forêt fonctionne donc comme instance régulatrice du désordre onirique et, par extension, du mal. Tabtylo, tante de Tipipi bannie pour un furoncle facial jugé sorcier, y règne en « femme-rhinocéros ». Autour d’elle : le perroquet Kakowali, traducteur entre les espèces ; l’araignée Gamagar, dont les toiles consignent les destins ; le crapaud-buffle Guirbodro, intercesseur auprès de Sou pour déclencher pluies et foudres. Cette faune allégorique – on pense aux bestiaires médiévaux, aux fables de Birago Diop – compose un tribunal invisible où les crimes finissent par être jugés. « Toute forêt est une matrice du vivant. / Si elle recule, les mirages avanceront. » L’hymne chanté par les habitants de Konmékouhoudjé résonne comme un avertissement écologique autant que moral.
Un trône sous les crachats
Le roman prend sa pleine dimension politique lorsqu’une femme accède au trône. Le terme dénédobé – « femme à la tête de la nation » – est forgé pour l’occasion, preuve que la langue elle-même résistait à cette éventualité. Nétonon Noël Ndjékéry ne masque pas l’hostilité : « Installer un postérieur de femme, de surcroît un postérieur de pucelle à peine formée, sur un trône ? Où avait-on déjà vu pareille abomination sous le soleil ? » Les rumeurs colportées par Kor, génie du mal, instrumentalisent cette misogynie latente : on murmure que le couronnement rendra les femmes stériles, leur « changera le vagin en verge », les dépouillera de « leurs seins et de leurs fesses ». La violence symbolique de ces fantasmes dit quelque chose de la peur masculine face à la perte du monopole du pouvoir. Le récit affronte cette résistance sans l’escamoter, et c’est l’un de ses mérites que de montrer comment le merveilleux (invasions de criquets, calamités diverses) devient prétexte à délégitimer une souveraine au motif de son sexe. La question de la transmission, via la grossesse gémellaire qui élève la dénédobé au rang de kondounga (mère de jumeaux, dignité conférée par Sou lui-même), ouvre un horizon dynastique que le roman laisse en suspens, et que Kor, calculateur, entend exploiter.
L'orphelin qui renverse le monde
Tipipi constitue le pivot narratif du roman, bien davantage que Poudoudou, finalement reléguée au statut d’obstacle. Orphelin instrumentalisé, exécutant servile, puis stratège, amoureux et acteur du renversement : sa trajectoire épouse celle du récit. Nétonon Noël Ndjékéry en fait le dépositaire d’un savoir sur les origines : c’est l’araignée Gamagar qui lui révèle la vérité sur le massacre de sa famille, orchestré par le grand-père de Poudoudou, et le vecteur de la réparation. La scène où il traverse Konmékouhoudjé aux côtés de Kakowali et Gamagar, recevant le récit de l’injustice fondatrice, fonctionne comme une initiation. « Ne pleure plus, Tipipi ! Retiens ton aspiration légitime à te venger et attends ton heure. » Le roman pose ainsi la question de la vengeance et de ses limites : Tipipi ne tue pas, il organise un retournement. Cette économie narrative — la violence différée, canalisée, transformée en justice — distingue La Fabrique du Merveilleux des récits de revanche brutale.
Gagner son gombo
Le geste central du roman tient dans une décision : renoncer aux pouvoirs magiques. « Dépendre d’une seule source pour sa subsistance est un pari qui peut être perdu à tout instant. » L’argument est politique autant qu’éthique : la magie qui nourrit sans effort engendre un peuple amollis, incapable de se défendre. « Ce n’est qu’en travaillant dur que la personne humaine acquiert et aiguise l’esprit combatif. » On reconnaît ici une critique de l’assistanat – thème sensible – que Nétonon Noël Ndjékéry assume frontalement. Le mot d’ordre « gagner son gombo à la sueur de son front » sonne comme un manifeste. Cette position n’est pas sans ambiguïté : le roman valorise le labeur contre la facilité magique, mais il montre aussi que les sujets rechignent, préfèrent « ronfler de minuit à midi » et arborer des « paumes dodues ». La tension entre élite éclairée et peuple rétif traverse le texte sans être résolue, et c’est peut-être là sa limite : le discours sur la dignité du travail reste surplombant, porté par une souveraine qui a connu le refuge enchanté de Konmékouhoudjé.
La Fabrique du Merveilleux est une belle et ambitieuse fable politique qui ose poser la question de la souveraineté féminine dans un cadre où le merveilleux sert moins à enchanter qu’à révéler les mécanismes de la domination, et les conditions de son renversement. Il y a dans ce roman le souffle des veillées ancestrales et l’urgence des questions contemporaines : Nétonon Noël Ndjékéry prouve qu’on peut enchanter pour mieux désenchanter, émerveiller pour mieux inquiéter.