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Un roman d’enquête intime entre la Normandie et l’Écosse

Manon Fargetton, Ce que prend la mer, Ed. Héloïse d’Ormesson, 21/08/2025, 320 pages, 21€.

Dans le sillage des vagues, la mémoire des hommes. Un dialogue muet, tendu sur un demi-siècle entre un violoncelle et un objectif, voici le chant profond et minéral qui innerve Ce que prend la mer. Avec ce roman d’une densité saisissante, Manon Fargetton s’affirme comme une belle voix de la littérature contemporaine, capable de sonder les silences qui bâtissent une existence et les secrets qui, tels des fantômes, hantent la lignée. L’œuvre s’ouvre sur une cassure : le violoncelliste de renommée internationale, Térence Andrieu, est foudroyé par un AVC. Pour sa fille Maxine, vidéaste nomade, cet effondrement du père est l’amorce d’une double quête, la conduisant des rivages normands battus par les vents aux terres âpres et magnétiques d’une île écossaise, sur les traces d’un passé qu’elle ignorait totalement.

Au cœur du roman palpite un secret, cristallisé dans une boîte de Polaroïds énigmatiques. C’est le point de départ d’une vaste exploration des thèmes qui tissent nos vies : la mémoire, fragmentaire et puissante ; la filiation, ses non-dits et ses legs invisibles ; et le deuil, celui des êtres comme celui des lieux (cette cabane normande, personnage à part entière, qui s’effrite sous les assauts de l’océan). Manon Fargetton orchestre une symphonie des arts, où la musique de Térence, la photographie d’une mystérieuse artiste écossaise et les documentaires de Maxine se répondent en un écho infini, chacun devenant le langage d’une vérité indicible. Parallèlement, le roman déploie une réflexion intime et politique sur la maternité et le choix de ne pas enfanter, un questionnement incarné par la quête de Maxine elle-même. À travers les entretiens qu’elle mène pour un projet vidéo, l’autrice cartographie avec une sensibilité et une intelligence rares les géographies du désir féminin, libéré des injonctions sociales.

La structure du roman est en architecture polyphonique. Trois voix s’entrelacent avec une fluidité organique : le récit au présent de l’enquête de Maxine, fiévreuse et tenace ; les plongées dans le passé, portées par une voix tellurique, immémoriale, celle de l’île écossaise elle-même, témoin de l’amour naissant entre le jeune Térence et la photographe Isla, et les transcriptions brutes des interviews de Maxine, fragments de vie qui résonnent avec sa propre histoire. La langue de Manon Fargetton est d’une précision sensorielle qui imprime la rétine et la peau : le grain râpeux du sable sur la dune, le silence habité d’une chambre d’hôpital, l’accent écossais qui bute sur une syllabe. La construction alterne les temporalités, faisant du roman un palimpseste où chaque strate du passé vient éclairer, et parfois obscurcir, les lignes du présent.

En questionnant le droit de raconter une histoire qui ne nous appartient qu’en partie, Ce que prend la mer engage un dialogue profondément contemporain sur l’éthique de la création et l’appropriation des récits intimes. L’ouvrage interroge avec une acuité poignante les vies des muses silencieuses, ces femmes dont l’existence fut transmutée en art par d’autres. Le roman s’ancre aussi dans un présent où les voix redéfinissent les contours de la liberté et de l’identité, faisant écho aux réflexions féministes sur le corps, le choix et la trace que l’on souhaite laisser au monde. Les paysages, qu’ils soient normands ou écossais, deviennent les métaphores de la fragilité de nos existences et de la permanence obstinée du souvenir. La cabane qui s’effondre est le symbole d’une mémoire familiale en péril, tandis que les roches d’Écosse incarnent une vérité plus ancienne, une histoire qui nous précède et nous survivra.

Lire Ce que prend la mer, c’est accepter de descendre dans ces zones d’ombre où les identités se forgent et se défont, là où l’art devient l’unique pont entre deux solitudes. Manon Fargetton nous offre bien plus qu’une intrigue familiale ; elle compose une méditation sur ce que signifie hériter, non seulement d’un nom ou d’un visage, mais d’un silence, d’une absence, d’un amour vécu par-delà les mots. Elle nous laisse avec cette certitude bouleversante : fermer l’œil de la nuit, ce n’est pas éteindre la mémoire, mais apprendre à lire dans le noir. Un livre qui, longtemps après avoir été refermé, continue de résonner, comme la complainte d’un violoncelle traversant la nuit.

Chroniqueuse : Suzanne Ménard

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On ne s’attend pas toujours à ce qu’un roman nous serre le cœur avec des souvenirs qui ne sont pas les nôtres.

Et pourtant, La Petite Vie d’Antoine Cargoet réussit ce miracle : faire résonner l’universel dans le murmure du personnel. Premier roman d’une maîtrise rare, ce récit retrace, avec pudeur et intensité, l’histoire d’un fils qui, face à la disparition de son père, tente de recoller les morceaux d’une mémoire ordinaire et pourtant essentielle. Rien de spectaculaire ici — juste des instants vrais, une lumière jaune sur un salon, des trajets en voiture, des films partagés en silence.

Coup de maître d’un écrivain discret, La Petite Vie redonne à la tendresse sa pleine place littéraire. Il ne s’agira pas d’oublier ce livre, mais de le garder auprès de soi, comme une photo un peu floue, un peu précieuse.

 

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