Bruno Doucey, Où que j’aille, Éditions Emmanuelle Collas, 09/01/26, 300 pages, 21,90€
Une silhouette file à travers la montagne crétoise, un message serré dans sa paume. Mai 1941 : le ciel crache des parachutistes nazis sur l’île de bergers. Zena Apostolidis devient Atalante, coureuse du maquis. Bruno Doucey élabore un roman où la vitesse féminine tente de dissoudre les frontières tracées par l’occupant, où chaque foulée écrit une fragile géographie de la liberté. Mais ici, courir signifie aussi frôler l’échec, porter le poids du doute et d’une culpabilité tenace. L’histoire d’une messagère qui traverse quatre années de guerre en découvrant que la liberté ne se conquiert jamais absolument, qu’elle se négocie dans l’épuisement, la peur, le scrupule moral.
Trois coureurs pour un village
Novembre 1944, montagnes de l’ouest. Zena attend à la lisière d’un bois, seule dans la pénombre. Bruno Doucey pose son héroïne au point de jonction d’une chaîne : « Trois coureurs pour un message. / Trois coureurs pour un village. / Trois coureurs pour un sauvetage ». L’auteur structure son roman autour de cette logique de relève, de passage de témoin, qui fait de la course une opération collective plutôt qu’un exploit solitaire, un geste de survie partagé. Un messager surgit, un papier passe de paume en paume, et la destination demeure un nom de code : la nuit avale les itinéraires, protège les vivants, brouille les pistes. La mission fait écho à une expérience antérieure qui a laissé chez elle une brûlure et une exigence : tenir, malgré tout. Car le roman de Bruno Doucey contient cette donnée morale qui fait sa singularité : l’échec constitue un ressort central, une structure narrative assumée. Un jour d’hiver, la course se heurte à l’irréparable ; Zena dévale alors « à m’en rompre le cou, le ravin enneigé », en répétant intérieurement : « Honte ! Honte ! Honte ! » L’auteur refuse l’héroïsation facile. Zena court, certes. Mais elle court dans la peur, l’angoisse, le souffle qui brûle les poumons, cette sensation d’asphyxie quand les jambes durcissent dans l’effort et que le doute s’insinue : arriverai-je à temps ? Face à cette vitesse qui tente de prévenir, d’alerter, de sauver, Bruno Doucey campe le projet nazi de contrôle territorial. 25 avril 1941, à Mönichkirchen : Hitler scrute une carte de Méditerranée, poing abattu sur la Crète. L’Opération Merkur se prépare. Le 20 mai, les parachutes blancs descendent sur Chania, Réthymnon, Héraklion. L’occupation quadrille, cadastre, immobilise. Zena traverse cet espace à une vitesse que l’ennemi ne peut contrôler.
Schubert : le lied noir, fabrique d'un monstre
Fritz Schubert, Oberfeldwebel de la Wehrmacht, dirige un Jagdkommando spécialisé dans les représailles. Bruno Doucey lui consacre de longs chapitres en focalisation interne, exposant avec une crudité frontale sa logique de prédation. Janvier 1944 : Schubert prépare une mission punitive. « Les idées s’assemblent dans sa tête avec une précision diabolique ». Il calcule les quotas (« Dix, vingt, trente Crétois pour un soldat allemand tué. Un village rayé de la carte par attentat »), organise méthodiquement la terreur. L’auteur détaille son monologue intérieur : « L’instinct du prédateur et celui du félin traqué se ressemblent ». En référence au compositeur qui porte son patronyme, il murmure : « Franz Schubert était le maître incontesté du lied. Eh bien, je serai le maître incontesté de la liquidation ! Mon voyage d’hiver commence demain ». Bruno Doucey produit ici une ambivalence radicale : il humanise par la focalisation (nous entrons dans les pensées de Schubert, nous suivons ses calculs) tout en construisant simultanément un monstre moral. Cette tension n’est jamais résolue. Le lecteur est tenu au bord : comprendre n’est pas absoudre. La prose épouse les raisonnements d’un homme qui se croit stratège, et, dans le même mouvement, exhibe la bassesse de son imaginaire guerrier, nourri de comparaisons animales, de triomphes faciles et de haine bureaucratique sans jamais lui offrir d’excuse. Les scènes de représailles, l’incendie comme stratégie, la torture, la violence faite aux corps – y compris aux femmes – sont dites sans fard, sans complaisance, dans une langue qui refuse la dilution et l’euphémisme.
Où que j'aille, la Grèce me blesse
Parallèlement au récit de résistance tactique (alerter les villages, coordonner les relais), Bruno Doucey déploie une enquête sur les origines de Zena. À mi-parcours, une parole familiale ouvre une brèche : derrière le nom, derrière la peau, il y a une histoire d’exil plus ancienne que la guerre. L’auteur remonte jusqu’aux années 1922-1923, quand la défaite grecque et le traité de Lausanne imposent un échange des populations, déchirant des villes où chrétiens et musulmans vivaient ensemble. Ce passé déplacé revient comme un fil dans la course : une paternité rendue impossible par l’Histoire, des liens défaits avant d’avoir eu le temps d’être nommés. La transmission devient ici transmission d’une absence, d’un manque structurant. On quitte alors la tactique pour la généalogie : l’île n’est plus seulement un terrain à traverser, mais un palimpseste où chaque prénom porte une archive, chaque silence une frontière invisible. En citant Seferis, « Où que j’aille, la Grèce me blesse », Bruno Doucey fait du titre une blessure identitaire : courir, c’est aussi porter un pays en soi, et sentir qu’il vous échappe.
La justice humaine
Bruno Doucey alterne chapitres à la première personne (voix de Zena) et récits à la troisième personne. Quand Zena raconte ses courses, nous sommes dans son souffle. Quand le narrateur entre dans la tête de Schubert, nous assistons au calcul de la violence. Ce dispositif multiplie les perspectives et travaille le contrechamp. En exergue, des vers de poètes grecs : Victoria Théodorou (« Le duvet de ma première jeunesse / Est resté sur les branches de l’arbousier », tiré de L’amertume et la pierre. Poètes au camp de Makronissos, 1947-1951), Yannis Ritsos, Yorgos Seferis. Bruno Doucey, poète et éditeur, irrigue son roman d’une sensibilité qui affleure dans les descriptions (lumière sur les oliviers, vent dans les genévriers, odeur du thym sauvage). Vers la fin, une strate documentaire s’invite : dépêches, rapports, dossiers, comme si l’écriture devait aussi passer par l’archive. Comment la justice humaine tente-t-elle de nommer l’irréparable ? L’auteur frôle la scène du procès, mais sans en faire un simple compte-rendu ni livrer de verdict. L’ouvrage s’appuie sur les témoignages de résistants (Yorgos Psychoundakis, authentique messager du maquis). Bruno Doucey situe son roman dans une constellation d’œuvres dédiées à la mémoire grecque : ses propres textes (Ne pleure pas sur la Grèce, Indomptables), Eleftheria de Murielle Szac qu’il salue en fin d’ouvrage. Il choisit un angle audacieux : faire de la course féminine une écriture corporelle de l’histoire qui tente de relier ce que les hommes s’acharnent à séparer. Mais un geste qui n’est jamais absolu, qui connaît l’échec, le retard, la honte.
Avec Où que j’aille, Bruno Doucey signe un roman de souffle et d’incandescence, où la langue avance à hauteur d’homme et transforme la mémoire en matière vive, vibrante, immédiatement sensible.