Lukas Bärfuss, Les miettes, traduction Camille Luscher, Éditions Zoé, 08/01/2026, 240 pages, 21,50€
À la mort de son père, Adelina n’hérite que d’une histoire trouble et d’une ardoise de dix-huit mille francs. Zurich, années 1970 : comment survivre seule avec une enfant quand l’alphabet est une torture et que l’huissier marque déjà les meubles ? De l’abrutissement de l’usine aux promesses vénéneuses d’un amant providentiel, Lukas Bärfuss tend un piège social redoutable. Les miettes raconte la course effrénée d’une femme traquée par une économie qui ne s’arrêtera que lorsqu’elle aura tout cédé — peut-être même ce qu’elle a de plus cher.
Dans le sang, le poison de l’Histoire
Le malheur précède ici l’existence. Le récit s’ouvre quarante-cinq ans avant la naissance d’Adelina, dans la poussière des amphithéâtres de Graz où le grand-père, Angelo Mazzerini, contracte la fièvre nationaliste. Dans cette Trieste obsédée par la « latinité » et la haine de l’Autrichien, la fatalité s’installe. L’Histoire écrase l’individu. Cet héritage se transmet comme une pathologie : Angelo lègue à son fils Mario le silence et le culte des ruines, transformant la filiation en impasse.
L’exil vers la Suisse résonne comme l’écho de cette faillite originelle. Mario, intellectuel entravé, finit l’échine courbée, le regard fixé sur ses livres de martyrs et sur l’incapacité de sa fille à maîtriser l’alphabet. Le père voit dans les difficultés scolaires de l’enfant une offense personnelle, la preuve d’une origine qu’il a combattue toute son existence. À la mort de ce patriarche déchu, la malédiction abstraite devient comptable. Adelina reste seule face à une somme exacte : dix-huit mille huit cent trente-quatre francs. Un chiffre qui la définit désormais tout entière.
La mécanique des corps rompus
L’écriture ancre la survie d’Adelina dans une matérialité agressive. Le rapport au langage devient physique : « Son abécédaire : un champ de bataille », note le texte. Les lettres refusent l’ordre, repoussant la jeune femme aux marges de la prospérité zurichoise. Seul le corps reste solvable. À l’usine de soupe, le bourdonnement des machines s’accorde sur un do moyen pour rythmer la dissolution psychique ; dans la blanchisserie de Madame Gastweiler, la couture de plus de sept mille cinq cents boutons sur des manteaux militaires use les doigts jusqu’au sang. La fatigue pénètre l’ossature, tout comme l’odeur du fer à repasser ou la vapeur tenace des machines.
Cette trajectoire percute la froideur d’une société horlogère. Les crédits à la consommation se referment sur l’emprunteuse. Lukas Bärfuss décrit l’usure à travers la figure du « gnome percepteur », cet homme minuscule qui vient apposer ses étiquettes vertes sur le mobilier, marquant la machine à café ou le fer à friser comme on marque le bétail. La maternité, dans ce quotidien morcelé, devient un risque financier absolu. Avec la petite Emma, la précarité s’accroît : chaque repas, chaque heure de garde se paie. L’amour maternel bute contre les parois de verre d’une économie qui facture le droit à la vie biologique.
Solder les comptes avec l’espoir
L’entrée en scène d’Emil Pollard rompt le cycle de l’endettement. Ce dandy en trench-coat beige règle les créances d’Adelina mais initie une autre forme de dépendance. La narration suit ce glissement de la dette financière vers l’emprise. L’installation dans une maison délabrée du Piémont, au milieu des crottes de souris, ressemble à une séquestration à ciel ouvert où se prépare une ultime dépossession.
Le roman opère alors sa mue. Une rencontre tardive offre à Adelina une grille de lecture radicale de sa propre condition. Face à elle, une voix politique démonte les rouages de l’oppression. Pour ce discours, Adelina appartient à la masse de chair humaine consommable, ces vies bradées aux usines du Nord que l’industrie élimine par « accidents » ou « morts blanches ». Cette rhétorique transforme la détresse intime en carburant. « Tu es une esclave, ton corps est la seule chose qui t’appartienne », entend-on, une phrase qui force Adelina à regarder son existence sans le filtre de l’espoir.
Le livre se clôt sur une tension morale impossible à résumer sans trahir la dernière page ; disons seulement qu’elle met en collision maternité, dette et nécessité, laissant le lecteur face à la brutalité silencieuse d’un monde où l’innocence a, elle aussi, un prix. Il fallait cette écriture sèche, dénuée de tout gras sentimental, pour rendre aux “miettes” de la société leur terrifiante densité humaine.