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Yves Pourcher nous plonge dans une voix de la collaboration française

Yves Pourcher, Le Radio-traître. Jean Hérold-Paquis, la voix de la Collaboration, , Le Condottière, 09/10/2025, 464 pages, 24€

Une voix peut-elle avoir du sang sur les mains ? Après avoir scruté les abysses de la Collaboration dans Moi, Josée Laval, et le terrible destin d’Alfred Nakache dans Qui a dénoncé Nakache, l’historien Yves Pourcher poursuit son anthropologie du désastre en traquant le fantôme le plus bruyant de l’Occupation. Dans Le Radio-Traître, il ne se borne pas à excommunier Jean Hérold-Paquis, le speaker halluciné de Radio Paris ; il ouvre le ventre de la bête. Alliant la rigueur de l’agrégé à la plume sensible de l’écrivain, Yves Pourcher transforme le dossier judiciaire en une fresque sonore vertigineuse, où les grésillements du poste T.S.F. couvrent à peine le bruit des pelotons d’exécution. Une plongée magistrale au cœur de la mécanique de la haine.

L'Écho de la haine : la vox-appeal du bourreau

L’ouvrage s’ouvre sur une exhumation brutale, physique, presque organique. Yves Pourcher impose d’emblée l’image du cadavre de Lucienne Triplet, retrouvée sous un pont parisien en août 1944, vêtue d’un simple « cache-sexe » épinglé d’une sentence vengeresse. Cette entrée en matière charnelle ancre le propos : il s’agit de fouiller les restes d’une époque où les mots tuaient. Pourtant, au-delà de ce corps supplicié, le véritable sujet du livre demeure immatériel, spectral, mais omniprésent. C’est une vibration, une fréquence, ce que l’auteur nomme le « vox-appeal ».

Jean Hérold-Paquis incarne cette « voix de radio » qui envahit l’espace domestique, cette « présence assidue » qui s’installe dans les cuisines et les salons pour saturer le paysage mental des Français. Yves Pourcher décortique ce pouvoir acoustique spécifique : comment un timbre métallique, porté par l’hystérie de l’histoire, confère une autorité létale à un homme sans envergure. L’auteur isole cette voix comme on isolerait un virus en laboratoire, montrant comment elle devient, plus qu’un outil de propagande, l’instrument autonome d’un déchaînement pulsionnel.

Anatomie d'un « raté » magnifié par le désastre

Pour déconstruire la mécanique du monstre, Yves Pourcher retrace la trajectoire sinueuse d’une médiocrité provinciale. Il suit le jeune Jean Hérold depuis son enfance à Arches jusqu’à ses tentatives journalistiques avortées, marquant soigneusement les étapes de sa déréliction sociale. On le voit gratter du papier à Nancy pour L’Éclair de l’Est avant de tenter sa chance sur la Côte d’Azur, signant dans L’Éclaireur de Nice des papiers opportunistes. L’auteur expose la banalité de ces échecs, terreau fertile pour une radicalisation future.

La chrysalide se rompt en Espagne. Au contact des micros, notamment à Radio Saragosse, Jean Hérold-Paquis trouve sa consistance dans l’amplification électronique de la violence. Yves Pourcher utilise ici les mots mêmes de l’époque pour qualifier l’individu, laissant à Louis-Ferdinand Céline le soin de porter l’estocade. L’écrivain réduit l’éditorialiste à un « petit aboyeur cabotin salarié » et, plus crûment, dans son style coutumier, à un « trou du cul », soulignant la vacuité d’un homme qui n’existe que par l’écho qu’il produit.

L'obsession de Cathage : la radio comme champ de bataille

Le livre s’élève au-dessus de la biographie lorsqu’il plonge, via un intermède technique et culturel fascinant, dans l’archéologie du média lui-même. Yves Pourcher rappelle ce moment charnière du Salon de la T.S.F. de 1933 au Grand Palais, l’émerveillement devant les postes Ducretet ou Philips, expliquant comment cet objet magique a rendu les foyers perméables au poison. Jean Hérold-Paquis s’empare de cette intimité technologique pour y déverser une idéologie meurtrière, dont le slogan « L’Angleterre comme Carthage sera détruite » devient le martèlement obsessionnel.

L’auteur affronte la crudité de cette logorrhée sans euphémisme. Il cite les textes où le collabo appelle à l’anéantissement physique, ces moments où l’éditorialiste espère « que la race juive doit disparaître » ou s’en prend aux « judéo-Français ». La guerre des ondes devient un duel à distance, magnifiquement rendu, entre cette haine pure et l’ironie dévastatrice de Pierre Dac depuis Londres, qui ridiculise l’adversaire en « Obersturmmilitaerischespeaker ». Yves Pourcher montre comment Jean Hérold-Paquis s’enferre dans une réalité alternative, niant les bombardements et les défaites, construisant un monde où les mots l’emportent sur les faits.

Le crépuscule des traîtres : de Sigmaringen au poteau

La dernière partie de l’ouvrage cartographie la débâcle avec une minutie géographique. Du départ précipité le 17 août 1944, emportant dans sa chute la cohorte hétéroclite des collaborateurs, jusqu’aux illusions entretenues à Bad Mergentheim. Là, sur les ondes de Radio Patrie, Jean Hérold-Paquis continue d’émettre, s’accrochant à son micro comme à un respirateur artificiel, alors que le Reich s’effondre. Le récit de cette errance jusqu’à la frontière suisse révèle un univers de compromissions mesquines et de terreur.

La mécanique judiciaire de l’Épuration enclenche le dernier acte. Face au procureur Boissarie, Jean Hérold-Paquis maintient une posture de défi, une persistance dans l’aveuglement qui confine à la pathologie. Yves Pourcher restitue la froideur des procès-verbaux, la tension de la Cour de justice, jusqu’à l’exécution au Fort de Châtillon. La scène finale, où le collabo tombe aux côtés de trois gestapistes géorgiens, scelle le destin d’un homme qui aura cru jusqu’au bout que la rhétorique pouvait faire rempart aux balles.

L'Histoire à hauteur d'homme

Dans cet excellent ouvrage, Yves Pourcher adopte une position d’historien-enquêteur impliqué. Il manie l’archive avec une subjectivité assumée, qualifiant Hérold de « fantoche menteur » ou de « voix de haine ». Son travail consiste à exhumer la matérialité de cette histoire : il nous donne à lire les lettres désespérées des auditeurs, les rapports de police sur les mœurs, les notes de frais. Ce faisant, il livre une anthropologie précise de la trahison ordinaire. Le livre évite les généralités abstraites pour se concentrer sur le grain des voix, les textures de la peur et les mécanismes de l’embrigadement. Yves Pourcher signe ici une somme indispensable pour comprendre comment la modernité technique de la radio a pu servir de vecteur à la barbarie la plus archaïque, transformant un speaker médiocre en un acteur central de la tragédie nationale.

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