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Soixante ans après la signature des accords d’Évian qui ont mis un terme à la guerre d’Algérie et à 132 ans de présence française, les plaies ne sont pas vraiment cicatrisées. Nombre de ceux qui ont connu cette période, et maintenant leurs descendants, estiment toujours que tout n’a pas été réglé. Les historiens, de part et d’autre de la Méditerranée, ont analysé les faits, mais chaque partie concernée les a filtrés, interprétés, aboutissant ainsi à des mémoires différentes et souvent opposées. À un moment où la France s’interroge sur son passé colonial, cet ouvrage de spécialistes contribue à la construction d’une mémoire commune et apaisée.
Les contributeurs sont des témoins des évènements ou leurs proches, des universitaires, des journalistes et des membres de la société civile.
Ce livre révèle une partie des négociations secrètes qui ont permis d’aboutir aux accords, montrant le rôle de pays neutres dans ce processus.
Il va dans le même sens que le travail de Benjamin Stora, éminent spécialiste de l’histoire de la guerre d’Algérie, chargé par le président Macron de proposer des moyens pour faire avancer le processus de réconciliation des mémoires.

La réconciliation ne peut se faire sans vérité et sans justice. Enseigner les faits sans chercher à les camoufler, à les falsifier ou au contraire à les glorifier. Reconnaître, nommer, condamner, réparer, pardonner, sans pour autant s’ankyloser dans des accusations du passé obstruant toute perspective d’avenir. Mais au-delà des gestes symboliques et même au-delà des avancées dans les connaissances historiques, je ressens que, pour être véritable, cette réconciliation nécessite l’implication des individus. Non pas chacun de son côté, mais ensemble. Confronter les récits, parler, soulager, guérir, avancer.

Sarah Dekkiche, coordonnatrice de l’ouvrage

Dans une première partie, le rôle de la Suisse dans la fin de la guerre est analysé. Pour Marc Pernoud, historien, la Suisse a apporté une contribution majeure aux négociations pour mettre un terme à la guerre d’Algérie. Citant le rapport de l’ambassadeur suisse à Alger lors de la remise des lettres de créance au président Ben Bella : « Les Algériens avaient le sentiment que la Suisse avait été au-delà de ce qu’elle fait d’habitude. Ils lui en étaient d’autant plus reconnaissants. »
Le Comité international de la Croix-Rouge a constitué un appui important aux victimes du conflit, comme le rappelle Antoine Fleury, historien universitaire :

La mémoire de ce grand moment de solidarité intermaghrébine et euromaghrébine marquée par l’engagement humanitaire de partisans français et européens de la liberté des peuples soumis mérite plus que jamais d’être documentée et entretenue dans une perspective de réconciliation face aux manipulations démagogiques, identitaires et xénophobes.

Jelil Boulharouf, médecin, raconte le parcours de son père, activiste de FLN, contraint de s’exiler en Italie où il établira des relations avec les autorités. Marisa Fois, historienne, revient sur l’implication de la Suisse à un moment où les relations entre les Français et les Algériens étaient bloquées.
Dans une seconde partie, des engagements sont rapportés. Nils Anderson, éditeur engagé en Suisse, témoigne de son engagement au FLN, évoquant comment la Suisse est devenue le refuge des militants du FLN.
André Gazut, homme de télévision, incorporé en tant qu’infirmier parachutiste découvre la torture et refuse de la cautionner, il déserte et se réfugie en Suisse.
Nedjma Kacimi, née en Algérie de mère française et de père algérien, a rédigé un texte à partir de déclarations d’appelés en Algérie qui décrit le traumatisme subi par ces derniers :

Les voilà donc soldats d’une guerre ratée, une guerre anonyme, une guerre maltraitée. Comment faire la paix puisqu’il n’y a pas eu de guerre ? Comment trouver un sens à ce qui n’a pas eu lieu ? Et pourtant, ils le savent eux, que quelque chose s’est passé, qu’ils ont vu, entendu et parfois effectué. Les mots de gégène et de corvée de bois leur reviennent à l’esprit, et l’idée se fait même jour qu’ils puissent avoir été du mauvais côté.

Dans la troisième partie, des mémoires particulières sont concernées.
Didier Nébot, auteur de livres sur la culture et l’histoire juive en Algérie, met l’accent sur la mémoire des juifs d’Algérie. Petite fille de harkis, Dalila Kerchouche rappelle le crime d’état que constituent l’abandon des harkis et le traitement réservé à ceux qui avaient pu venir en métropole.
Meryem Belkaïd écrit sur la façon dont le cinéma a reflété la guerre d’Algérie.
La quatrième partie fait référence aux origines.
Azouz Begag, ancien ministre de Jacques Chirac, raconte le mythe des origines et le porte à faux entre les deux pays. Nadia Henni-Moulay, journaliste, explique pourquoi les jeunes générations ont besoin de narrer ce qu’elles n’ont pas vécu :

La France et l’Algérie sont indissociables de mon rapport au monde, à ma famille et à moi-même. (…) Ni contemporaine du colonialisme, ni de la guerre d’Algérie, comment expliquer la profusion de ma parole sur le sujet ?

Leïla Klouche, journaliste, raconte ses interrogations identitaires : 

Pourquoi pleurer sur un pays déchiré que les jeunes fuient ou rêvent de quitter ? Pourquoi bloquer sur cinq petites années de rien du tout, alors que trente-cinq autres ont passé sans malheur et sans déroute ? Il n’y a pas de réponse à ces questions.

Hasni Abidi, coordonnateur de l’ouvrage : 

Consacrer une publication collective à cet anniversaire ne se limite pas à un hommage à la diplomatie helvétique et aux acquis des accords d’Évian. Il s’agit d’emprunter une voie résolument tournée vers l’avenir et de revisiter le courage et le bon sens qui ont animé les protagonistes de l’époque pour bâtir les fondations d’une paix durable entre deux États et deux peuples. L’esprit suisse qui a prévalu durant toutes les phases de négociations est une source d’inspiration et une contribution à la recherche de la paix. C’est une opportunité pour procéder à une nouvelle lecture de l’évolution des relations franco-algériennes avant l’indépendance.

Un travail utile, qui met en lumière les interrogations, les doutes et le besoin de savoir, savoir ce qui s’est passé, savoir comment et pourquoi cela s’est passé de ceux qui ont un lien avec ce conflit. Manifestement, cet ouvrage est une pierre du processus de compréhension et de rapprochement, que l’on peut aussi appeler processus de réconciliation.

Collectif, 60 ans après les accords d’Évian : regards croisés sur une mémoire plurielle, Éditions Erick Bonnier, « Encre d’Orient », 17/03/2022, 1 vol. 20 €

Robert Mazziotta

Robert Mazziotta

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