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L’abandon spirituel comme voie intérieure de paix et de transformation

Cécilia Dutter, Éloge spirituel de l’abandon, Éditions Artège, 16/03/25, 140 pages, 9,90€

Que signifie s’abandonner ? Cécilia Dutter retrouve ses lecteurs après L’Amoureuse, Patience du quotidien et Aimer d’un cœur de femme, trois livres chroniqués ici avec une affection qui s’est affinée titre après titre, tant chaque ouvrage approfondit une même enquête spirituelle menée avec rigueur et sans complaisance. Éloge spirituel de l’abandon en constitue l’étape la plus ambitieuse : un essai architecturé avec méthode, traversé par un millénaire de mystiques chrétiens, et dont la postface recèle quelque chose qu’aucune bibliographie ne pouvait prévoir.

Du lâcher-prise à la liberté : un seuil décisif

Marc Aurèle ouvre le livre, et c’est juste. Les Pensées pour moi-même offrent à Cécilia Dutter le point de départ laïc de sa démonstration : distinguer ce qu’on peut changer de ce qu’on doit accepter dessine une posture d’équilibre stoïcien. Le développement personnel contemporain s’en est emparé pour en faire une méthode ; le « lâcher-prise » prescrit d’accepter nos limites et de changer notre regard sur le réel ; il reste une affaire d’ego, un travail sur soi par soi, au service d’un « soi augmenté » plus avisé et autosuffisant. L’abandon spirituel emprunte une direction opposée : non pas se bonifier, mais se décentrer.

La question de la liberté est au cœur de ce déplacement. L’homme contemporain, héritier du « Ni Dieu ni maître » d’Auguste Blanqui, entend conduire son existence sans référence extérieure ; l’auteure observe, sans rudesse, comment cette autosuffisance fabrique de l’angoisse bien plus sûrement que de la liberté. S’abandonner à une vérité plus grande que la sienne n’est pas capituler ; c’est choisir, par un acte de volonté éclairée, d’entrer dans une relation. Le fiat marial le dit avec une économie que nulle dissertation ne dépasse : Marie, femme libre, en pleine possession de ses moyens, consent à devenir l’instrument d’un dessein qui la dépasse. Précisément parce qu’il la dépasse, il l’accomplit. Jésus, tout au long de son ministère, jusqu’à l’acquiescement déchirant du jardin des Oliviers, trace le même sillon : « Père, si tu le veux, fais passer cette coupe loin de moi. Cependant, que ce ne soit pas ma volonté mais la tienne qui s’accomplisse » (Lc 22,42). Deux consentements qui portent toute la théologie du livre ; entre eux, Cécilia Dutter y revient avec constance, la confiance est l’unique sésame.

Les pièges du chemin : où l’abandon déraille

La présence d’un chapitre sur les « confusions regrettables » est l’un des gestes les plus honnêtes du livre, et l’un des moins fréquents dans un essai de spiritualité. Cécilia Dutter y recense trois écueils : le quiétisme de Miguel de Molinos, condamné par le pape Innocent XI en 1687 ; la spiritualité de Jeanne Guyon, plus nuancée mais exposée au même soupçon ; le fatalisme enfin, qui prédétermine l’existence et abolit toute responsabilité morale. Pousser la passivité jusqu’à son terme logique revient à décharger l’homme de ses propres penchants, à faire de Dieu le seul acteur d’une pièce dont l’homme n’est que le décor.

Ce chapitre sert d’avertissement intérieur : s’abandonner à Dieu n’est pas renoncer à agir, ni fermer les yeux sur l’injustice. Simone Weil, convoquée avec sa notion d’« effacement », le formule avec une précision qui déjoue tout malentendu : l’homme se retire non pour disparaître, mais pour laisser passer Dieu à travers lui et agir dans le monde par ce consentement ; le détachement eckhartien, lui-même, nécessite d’être bien compris pour éviter de faire sombrer ses lecteurs dans une indifférence éthérée, détachée de tout souci terrestre. La ligne de crête que trace l’auteure est ici la plus étroite du livre, et son discernement le plus précieux.

La nuit, le corps, et ce qui reste

L’essai monte vers les fruits de l’abandon : confiance inébranlable, paix intérieure, joie parfaite, amour pur. La prière de Thérèse d’Avila, retrouvée dans son bréviaire le jour de sa mort, synthétise cet état : « Que rien ne te trouble, que rien ne t’épouvante, tout passe, Dieu ne change pas ». Puis vient la descente. Le chapitre sur la « nuit de la foi » est le plus vertigineux : Thérèse de Lisieux dans ses deux dernières années, Jean de la Croix, Mère Teresa dont les lettres posthumes ont révélé un tourment long de cinquante ans. Persister dans l’action caritative depuis une obscurité aussi radicale constitue, pour Cécilia Dutter, une forme d’abandon suprême : tenir le cap quand Dieu s’est tu.

Etty Hillesum, figure tutélaire de tout le parcours de l’auteure, apporte la réponse la plus surprenante : puisque Dieu peut être enseveli sous les gravats de l’angoisse, c’est à l’homme de le remettre au jour. « Je vais t’aider, mon Dieu, à ne pas t’éteindre en moi » : ce renversement de la prière, la créature garante de la présence du Créateur, traverse l’essai comme une arête vive. Dietrich Bonhoeffer, écrivant depuis la prison de Tegel, complète le tableau : dans ses lettres publiées sous le titre Résistance et soumission – le mot « soumission » devant être entendu comme « abandon » –, il montre que le Christ n’aide pas par sa toute-puissance mais par sa faiblesse et ses souffrances ; entre acceptation et résistance intérieure, il trace une ligne que l’essai fait sienne. Saint Maximilien Kolbe, offrant sa vie à Auschwitz pour un père de famille, porte cette dialectique à son terme héroïque.

La postface apporte, à cet édifice construit avec une belle patience doctrinale, quelque chose qu’aucune bibliographie ne pouvait prévoir. Un accident domestique survenus à l’été 2024 contraint Cécilia Dutter à traverser dans sa propre chair exactement ce qu’elle venait de théoriser ; l’épreuve est longue et douloureuse, la prière un moment impossible, le dialogue avec Dieu comme rompu. Une phrase glissée par une amie rouvre tout. Sans divulguer davantage – le lecteur mérite de la découvrir lui-même –, on dira que ce fragment de la postface vaut toute une démonstration : la thèse n’est plus là au niveau de l’idée, elle s’inscrit dans un corps, dans du temps réel, dans une douleur qui refuse d’être théologisée trop vite. L’abandon s’apprend, ou plutôt se réapprend, depuis le fond d’un lit. Cécilia Dutter en revient les yeux dessillés sur sa propre vulnérabilité, avec cette conviction désormais tissée dans les os : rien ne nous appartient en propre. La postface est inspirante parce qu’elle est vraie ; et elle est vraie parce qu’elle a coûté quelque chose.

Cécilia Dutter est de ces auteurs dont chaque livre éclaire rétrospectivement les précédents, comme si toute l’œuvre convergeait vers un même foyer qu’elle n’a cessé d’approcher par des chemins obliques.

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