Maurice-Ruben Hayoun, Aux racines de la pensée européenne. Multiple judaïsme, Les Éditions du Cerf, 19/02/2026, 352 pages. 29€
Vingt et un chapitres, trois millénaires de pensée juive : le programme est vertigineux, et Maurice-Ruben Hayoun le tient. Philosophe et historien des idées, auteur d’une trentaine d’ouvrages sur le judaïsme, il signe ici le fruit de trois décennies de travail dans des champs aussi différents que la critique biblique, la philosophie médiévale judéo-arabe, la mystique du Zohar et la pensée juive moderne au miroir de l’Allemagne. Aux racines de la pensée européenne s’organise en trois parties d’une logique rigoureuse – les monothéismes en dialogue, les limites de la symbiose judéo-allemande, les éclairages contemporains – portées par une conviction que l’auteur formule dès son avant-propos : loin d’être un apport extérieur à l’Europe, la pensée juive en est l’un des foyers constitutifs, capable de transformer les crises en ressources et les ruptures en recommencements.
De l'exégèse à la mystique : le judaïsme au carrefour des cultures
Tout débute avec les traductions commentées du Pentateuque par Samson Raphaël Hirsch et Lazare Wogue. Deux entreprises séparées par le Rhin, deux visions antagonistes de l’identité juive : Hirsch, depuis Francfort, entend « réhébraïser la pensée juive » contre les accommodements de la Haskalah ; Wogue, natif de Fontainebleau et formé à l’École rabbinique de Metz, préfère « faire œuvre de conscience et non œuvre de style », servir de passeur entre les deux rives du Rhin plutôt que de forteresse contre l’une d’elles. Cette tension initiale — fidélité à soi ou ouverture à l’autre — irrigue tout le livre.
Maïmonide incarne la résolution possible de cette tension. Maurice-Ruben Hayoun en fait le paradigme du dialogue interculturel réussi, présentant le philosophe cordouan comme « un homme à cheval sur trois univers qui pensait en grec, écrivait en arabe et priait en hébreu ». Le Guide des égarés, lu en contrepoint de la tradition philosophique gréco-musulmane, devient le modèle d’une pensée qui emprunte sans se dissoudre ; les fruits de ce dialogue, l’auteur les formule sans ambiguïté : « le recul de l’intolérance, la suppression du fanatisme, la disparition de l’exclusivisme religieux et enfin l’instauration de la paix dans les consciences. » Voilà un programme qu’il défend avec toute l’autorité d’un spécialiste qui a lui-même traduit des textes fondamentaux de cette tradition.
L’exploration des influences réciproques entre monothéismes passe ensuite par un chapitre qui surprend : la première traduction intégrale du Coran en hébreu biblique, réalisée en 1857 par Hermann Reckendorf. Maurice-Ruben Hayoun y décèle une stratégie cohérente de « judaïsation » qui conduit le traducteur à faire en sorte que « des fondements coraniques de l’islam il ne reste plus rien » ; une polémique religieuse déguisée en passerelle philologique. Le chapitre sur les chrétiens du Coran prolonge cette enquête sur les sources communes : L’auteur y montre comment le groupe des judéo-chrétiens des premiers siècles a transmis à l’islam naissant une conception monothéiste dont le Coran a intégré les traits sans toujours en reconnaître la provenance.
Parmi les chapitres les plus stimulants de cette première partie figure celui consacré à Maître Eckhart, relu à travers l’ouvrage de Kurt Flasch. L’enjeu est considérable : Flasch refuse d’attribuer sans réserve au maître rhénan du XIVe siècle le seul titre de mystique et y voit surtout un philosophe profondément marqué par Averroès – donc, indirectement, par Maïmonide. Ce fil averroïste reliant philosophie judéo-arabe et mystique chrétienne rhénane est l’une des thèses les plus originales du livre ; Eckhart, qui déclarait que l’Ancien Testament, le Nouveau Testament et Aristote enseignent « la même chose », se révèle ainsi un héritier inattendu des Lumières de Cordoue. Kierkegaard et le paradoxe d’Abraham referment ce premier volet en posant la question qui hante tout le livre : jusqu’où l’identité résiste-t-elle à l’exigence de l’universel ?
La symbiose et ses ruines : destins judéo-allemands
La deuxième partie est la plus dense et la plus sombre. Maurice-Ruben Hayoun arpente le territoire de la symbiose culturelle judéo-allemande à travers une galerie de figures dont les trajectoires forment une topographie à la fois intellectuelle et douloureuse. La correspondance entre Gershom Scholem et Hannah Arendt concentre les tensions les plus vives. Scholem y apparaît inflexible dès lors qu’Arendt publie ce qu’il qualifie de « violent pamphlet » sur le sionisme ; il lui écrit : « Sur le chemin dont vos pages portent le témoignage, vous ne me rencontrerez pas. » Arendt répond en dénonçant « son amertume et sa méchanceté », et résume leur désaccord fondamental en une phrase décisive : « Notre divergence fondamentale tient plutôt au fait que, contrairement à vous, je suis convaincue que le renouveau du peuple juif dépend tout à fait de son organisation politique. » Maurice-Ruben Hayoun cite ces échanges sans chercher à les arbitrer ; mais la manière dont il présente Scholem – rigoureux, meurtri, ancré dans sa langue et sa mystique – dit assez dans quel camp il penche.
Stefan Zweig concentre plusieurs chapitres, et l’on comprend pourquoi. L’auteur retrace la vie de cet écrivain viennois, fils d’une famille juive assimilée, « non dépourvu d’une certaine conscience de cette communauté de destin avec ses frères opprimés », mais qui préféra longtemps la compagnie des cafés littéraires à son identité juive. Zweig envoya le manuscrit du Joueur d’échecs à son éditeur « deux jours exactement avant son suicide le 23 février 1942 ». Ce geste ultime est analysé comme l’épître d’un homme « sans racines » — un verdict sévère, porté sans complaisance. Amok et Le Joueur d’échecs, les deux nouvelles auxquelles Maurice-Ruben Hayoun consacre son analyse, encadrent deux périodes décisives de l’existence de Zweig : 1922 et les jours précédant sa mort. Dans les deux textes, l’auteur décèle la même dialectique du voilement et du dévoilement, cette tendance à « porter un masque, de s’identifier au narrateur tout en s’en distinguant. »
Le chapitre sur Richard Wagner est l’un des plus âpres du volume. Maurice-Ruben Hayoun y démêle les fondements de l’antisémitisme wagnérien, dont Mein Kampf reprendra certains thèmes. La figure de Yerushalmi et son Zakhor offre un contrepoint épistémologique : la mémoire juive, portée par le rite bien davantage que par le récit, obéit à une logique étrangère à l’historiographie moderne. Hayoun y voit « une véritable révélation » –, le mot est le sien –, Yerushalmi a « renouvelé » la question de la mémoire juive en montrant que le verbe zakhor, souviens-toi, revient cent soixante-neuf fois dans la Bible et commande une relation au passé que les Lumières n’ont jamais entièrement comprise.
Éclairage contemporains : la mémoire sous la pression
La troisième partie affronte des questions sans filet. Maurice-Ruben Hayoun démonte la thèse de Shlomo Sand sur l’invention du peuple juif avec une sévérité qu’il assume : il lit le livre « le crayon à la main », relève ses lacunes documentaires, son rapport insuffisant à la critique biblique sérieuse, son ressentiment personnel affleurant sous l’appareil scientifique. Sa conclusion est nette : nier la continuité de l’histoire juive au nom d’une lecture athéologique conduit à substituer une mythologie à une autre.
Le chapitre sur André Schwarz-Bart convoque la question de l’écriture sur la Shoah avec une retenue accordée à la démarche même de l’auteur du Dernier des Justes, lequel confiait : « chaque fois la honte d’écrire sur les morts l’avait emporté et il avait tout détruit ». L’auteur commente cette phrase avec la sobriété qu’elle exige, avant de citer la prière finale du roman empruntée au livre de Job – où le cri d’outre-tombe du juste souffrant trouve un écho dans la liturgie hassidique – comme un signe que recommencer est possible.
La clôture sur Mein Kampf révèle la posture intellectuelle de Maurice-Ruben Hayoun : ni censure ni naïveté. Il comprend le projet d’une édition critique, mais ne reste « pas vraiment convaincu » par ses garde-fous. Son argument est direct et sans appel : « tout en n’étant pas un partisan de la censure, je ne conseille pas de mettre un engin explosif entre toutes les mains. C’est une simple affaire de bon sens. » Cette prudence, fondée sur la diffusion incontrôlée des Protocoles des Sages de Sion, résiste aux bonnes intentions du collectif universitaire qui plaidait pour cette édition savante. L’auteur n’argumente pas depuis un principe abstrait ; il parle depuis une connaissance intime et personnelle des mécanismes de la haine.
On referme ce livre avec le sentiment d’avoir traversé une pensée qui n’a jamais cédé à la facilité. Maurice-Ruben Hayoun possède ce don rare : rendre accessibles des débats d’une technicité considérable – exégèse talmudique, philosophie médiévale, kabbale lourianique, critique historico-biblique – sans jamais appauvrir la rigueur ni condescendre au lecteur. Son érudition, forgée dans plusieurs universités européennes, n’est pas un ornement ; elle est le nerf même de ses analyses. Sa liberté de jugement est totale : il reprend et retravaille sans déférence des auteurs qu’il admire, signale les angles morts de ceux qu’il défend, accorde aux adversaires les concessions que la vérité commande. Rarement un seul ouvrage aura réussi à tenir ensemble, avec une telle probité, Maïmonide et Stefan Zweig, le judéo-christianisme primitif et la querelle contemporaine autour de Mein Kampf, la mystique rhénane et la tragédie de la symbiose judéo-allemande. Ce livre est une contribution intellectuelle majeure à la compréhension de ce que l’Europe doit à ses racines juives.