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Tendre Maroc, roman d’enfance où mémoire et liberté s’éveillent

Emmanuelle de Boysson, Tendre Maroc, Calmann-Lévy, 11/03/2026, 200 pages, 18,50€

Un arrêt cardiaque, trente minutes hors du temps : il a fallu que le cœur s’arrête pour que la mémoire reprenne sa course. Tendre Maroc naît de cette bascule, de ce seuil franchi et retraversé qui libère enfin ce que la narratrice portait depuis l’enfance, ce Maroc de Mohammedia où elle vécut de six à treize ans. Emmanuelle de Boysson signe un roman autofictionnel d’une acuité sensorielle peu commune, où l’enfance se rejoue comme une scène dont on découvrirait tardivement que chaque détail comptait.

La Villa Icoma, ou l’art d’être étrangère chez soi

Septembre, aéroport, une étiquette autour du cou : Emma a six ans et quitte la France pour un pays dont elle ignore jusqu’au nom. La Simca d’un père aux yeux bleus longe la raffinerie Samir, les marécages, les chiens galeux, avant que surgisse la villa Icoma, son patio de mosaïque bleue, son caoutchoutier aux racines en boas. Dès l’arrivée, le livre installe son régime narratif particulier : l’enfance racontée depuis l’intérieur de ses sensations, sans les atténuer ni les sublimer. Odeurs de jasmin et de kamoun, bougainvilliers, pigeons qui explosent sous les balles près du golf du roi Hassan II. La violence est là, d’entrée, mêlée au pittoresque comme elle l’est dans toute enfance véritable.

Tout converge pourtant vers une figure centrale, la mère, Blanche, que le texte cerne avec une obstination lucide. Femme de directeur d’usine et infatigable ouvrière sociale, Blanche distribue des vivres au bidonville d’El Alia, apprend l’arabe dialectal, trace des plans de jardin, gère des check-lists d’une écriture ronde. Elle occupe chaque page et pourtant se dérobe. Lorsque Emma interrompt la leçon d’arabe de sa mère, la réponse fuse : « Va jouer, tu me déconcentres ». Emmanuelle de Boysson saisit avec exactitude cette économie affective où l’amour maternel, bien réel, se dit par procuration, par les actes plutôt que les mots, laissant l’aînée perpétuellement au bord du manque. L’ironie tendre du titre affleure ici : Mohammedia est tendre, le Maroc est tendre, mais l’enfance aussi, cette chair à vif qui ne cicatrise pas vite.

Mehdi et les osselets, ou la grâce des choses fragiles

À l’école Hersent, juifs, musulmans et chrétiens partagent les congés de toutes les fêtes religieuses. C’est dans cette cour que Medhi apparaît, « dans la lumière sablonneuse », un pied sur un ballon, un osselet rouge glissé dans la main d’Emma. La relation qui se noue entre les deux enfants est une des réussites du livre : Emmanuelle de Boysson la traite avec une attention au détail méticuleuse, refusant toute effusion, tout commentaire rétrospectif trop appuyé. Les doigts de prestidigitateur qui font tourner les osselets, la mèche qui flotte quand Medhi défend Emma devant la sœur armée de sa règle en fer, la gourmette gravée à son prénom : autant de fragments qui se déposent comme des images fixes, sans être surchargés de sens. L’enfant grave sur un mur « Medhi et Juliette » ; Juliette est son double rêvé, « aventureuse, libre et légère ». Le Maroc est aussi ce pays où l’on peut s’inventer un autre prénom.

Le livre convoque une Mohammedia plurielle, cosmopolite avant le mot ; la pied-noire espagnole Jeanne Carreras, le cuisinier berbère Laocine, les enfants qui reprennent en chœur son refrain « Hitler en pyjama » sans savoir qui sont Hitler ou Mussolini, la grande Zina aux babouches jaune taille 45, le prince Murat qui s’avance dans l’église, canne à la main, comme un fantôme du protectorat. Emmanuelle de Boysson n’édulcore pas les asymétries de classe ni les malaises d’une présence française postcoloniale que la petite Emma perçoit avec une lucidité précoce, « de ceux qui sont du côté du manche », voulant se « dissoudre dans l’air, comme le génie d’Aladin ». La honte sociale traverse le récit avec la même insistance que le jasmin ; le livre préfère l’inconfort de l’ambiguïté à la clarté réconfortante du jugement.

L’écrivain dans le placard, ou ce que gardent les mères

Le roman a une architecture que sa douceur de surface ne trahit pas d’emblée. Il s’ouvre sur la narratrice adulte, revenue à Mohammedia pour un prix littéraire, frappée par la maison à l’abandon ; des archives de la maison de Féricy, héritée de Blanche, viendront plus tard apporter une réponse à des questions que l’enfant ne savait pas formuler. Entre ces deux retours, le récit tresse les années marocaines avec des plongées dans la France alsacienne du Mullerhof, les va-et-vient estivaux, et les épreuves de l’âge adulte. La forme est plus architecturée qu’il n’y paraît.

Ce que révèle l’enquête conduite, en creux, sur la lignée féminine de la famille tient à une idée simple et durable : la froideur affective se transmet comme un traumatisme invisible, « à l’origine des failles », et l’écriture serait précisément cela, le travail de lisibilité sur ce qui se dérobe. Emmanuelle de Boysson évite soigneusement l’interprétation facile ; elle pose les faits, les laisse résonner, sans résoudre les tensions. La phrase de Marguerite Duras placée en épigraphe le dit avec une économie que le roman s’efforce d’égaler : « Écrire, c’est tenter de sauver quelque chose du temps qui passe… ».

Tendre Maroc tient cette promesse : un livre où le rugueux et le tendre s’échangent sans se neutraliser, où la petite fille solitaire qui attendait un je-t’aime a fini par trouver, dans la littérature, l’espace qui lui revenait.

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