Fleur Jaeggy, Les années bienheureuses du châtiment, traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro, Éditions Zoé, 05/02/2026, 128 pages, 9€
Huit ans. C’est l’âge auquel Fleur Jaeggy entre pour la première fois dans un internat, et c’est à partir de là que le monde se divise en deux territoires sans appel : l’institution et le dehors, la cloche et le silence qui la précède. Les années bienheureuses du châtiment, publié en 1989 et réédité par les Éditions Zoé en 2026 avec une postface de Gabriella Zalapì, arpente ce territoire clos avec une froideur qui n’est pas un procédé stylistique, mais une façon d’être au monde. Le titre, lui, ne ment pas.
L'imposition
Le Bausler Institut, en Appenzell ; canton où la neige est un sépulcre et les géraniums aux fenêtres une « stagnation tropicale » retenue à bride haute. Robert Walser a marché dans ces mêmes chemins avant de tomber dans la neige d’Herisau. Les pensionnaires l’ignoraient. Fleur Jaeggy pose d’emblée cette ironie comme une pierre de fondation : la mort peut passer tout contre soi sans laisser une trace dans la mémoire collective d’un internat.
La narratrice, quatorze ans, porte déjà sept années de pensionnat dans les os. Elle connaît les armoires qu’on inspecte, les rangs, les baisements de main. Alors quand Frédérique arrive en retard au réfectoire, cheveux raides comme des lames, écriture architecturée, mépris dissimulé derrière l’obéissance parfaite, la décision est immédiate : la conquérir. Verbe militaire, assumé. Il s’agit d’un siège, et Fleur Jaeggy déploie la stratégie avec une lucidité qui désarçonne : apprendre à plier les pull-overs, imiter jusqu’à l’obsession l’écriture de Frédérique, feindre d’aimer la nature. « Dès le premier jour j’ai voulu être avec elle, et être avec elle signifiait en réalité prendre son âme » : la phrase tombe sans commentaire, entre deux respirations du récit.
Ce qui rend la narratrice troublante, c’est que la séduction ne l’ennoblit pas. Marion, douze ans, glisse un billet amoureux dans son casier : refus brutal, immédiat, sans scrupule. « J’avais perdu une esclave, sans en tirer aucun plaisir », note la narratrice, avec ce regard qui transforme autrui en matière première. La petite fille noire, fille d’un président africain, est suivie du regard avec la même attention minutieuse et distante que la romancière réserve à tout ce qui dérange l’ordre : une présence spectaculaire qu’on admire depuis le troisième rang, puis qu’on observe se transformer, perdre « cette profondeur qu’ont les jouets ». La moucharde du collège français, aux yeux de soie bleue et jaune, est étudiée avec la même froideur ; elle « faisait très bien son métier de pauvre », note la narratrice, comme si la pauvreté était une profession. Il y a en cette voix quelque chose de franchement dur, de snob, parfois de sadique ; Fleur Jaeggy ne l’atténue jamais, et c’est là l’une des forces vives du roman.
Un zèle funèbre
Micheline arrive au second trimestre comme un oiseau tropical dans une armoire. Gaieté féroce, corps athlétique, baisers distribués comme on embrasse la foule, projets de bals chez daddy et de villas ouvertes à toutes. La narratrice la fréquente aux heures de liberté, rit de n’importe quoi, et néglige Frédérique. Elle aperçoit parfois le regard triste de Frédérique fixé sur elle depuis les couloirs, « presque un reproche », et s’en satisfait, parfois avec une sorte de satisfaction qui ressemble à de la punition. « Est-ce que je punissais Frédérique de mon amour pour elle ? »
C’est la grande bifurcation du roman : Micheline n’est pas un épisode secondaire mais le contrepoint exact de Frédérique. D’un côté, l’intégrité que Fleur Jaeggy qualifie de « dangereuse », la nihiliste sans passion au rire d’échafaud ; de l’autre, la gaieté vaine, solaire, « un zèle funèbre » dans l’ennui. Entre les deux, la narratrice oscille, non par hésitation mais par cruauté diffuse, par plaisir de la distance. La romancière ne juge pas ce mécanisme ; elle le restitue avec une précision qui suffit à le condamner.
La mort du père de Frédérique précipite le départ. La gare de Teufen, trois heures de l’après-midi, ciel bleu, brume lointaine sur l’infini. La narratrice court derrière Frédérique « par saccades », et se déclare. « Ne sois pas triste », dit Frédérique. Le train part. Le paysage idyllique continue ; il est « oublieux ». Tout aspire ardemment à la paix. Ce n’est pas de l’ironie : c’est une observation plus froide encore.
Celui qui copie devient l'auteur
Des années passent. La narratrice retrouve Frédérique à Genève, chez Madame, sa mère : douceur somptueuse, météorologie précise, yeux d’iris lacustres, petits fours comptés sur l’assiette. Dans le salon, Frédérique souffle avec convulsion, son thorax se soulève et s’abaisse, regard opaque. Madame, tenant sa tasse, mentionne que les hommes d’Appenzell allaient voter avec l’arme blanche et que les femmes regardaient de leurs fenêtres. Puis, dans l’ascenseur : « Ma fille a essayé de me faire brûler », dit-elle avec une douceur telle que cela ressemble à un regret.
« Notre esprit est une série de niches tombales » : cette formule traverse le livre comme une veine de granit. Fleur Jaeggy écrit la mémoire comme une morgue intérieure, où les figures reviennent par fixations, non par psychologie ; les portraits qu’elle trace, angulaires, sobres, avec leur trait tendu sur fond blanc, évoquent Egon Schiele plus que Proust. L’Allemande sans prénom, la fille aux yeux de soie bleue, Marion dont l’amour s’est « desséché à l’instant » : tous ces êtres pour lesquels la narratrice n’a eu aucune considération ressurgissent plus nettement que les aimés. C’est la loi des niches.
L’ultime rencontre a lieu dans un café. Frédérique insiste, avec une obstination de sainte, pour que la narratrice n’ait pas jeté la poupée en costume saint-gallois offerte par le collège. Elle, elle l’a gardée. La narratrice écrit le nom de Frédérique sur un bout de papier pour lui montrer qu’elle a copié son écriture jusqu’à la fin. « Celui qui copie devient l’auteur. » Vingt ans plus tard, une lettre : hôpital psychiatrique, en a assez. Le collège s’est transformé en clinique pour aveugles. Sind Sie sicher ? demande-t-on à la narratrice qui cherche l’édifice. Elle en est certaine. Elle y a vécu.
Fleur Jaeggy signe ici un texte des plus singuliers : cent vingt pages où la sécheresse du style tient lieu d’émotion, où chaque ellipse porte plus que ce qu’elle tait, et où la cruauté d’une conscience d’enfant se révèle, au fil des décennies, indissociable de la grâce.