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La Dynamique de l’œuf explore désir d’enfant, nature et création

Céline Curiol, La Dynamique de l’œuf, Actes Sud, 04/02/26, 416 pages, 23€         

L’œuf a précédé la poule : Céline Curiol en est convaincue depuis l’enfance, sans preuve, par adhésion pure. C’est sur ce paradoxe immémoriel que repose son douzième roman, livre fragmenté en chapitres courts – chacun un fragment de mémoire, une digression encyclopédique, un éclat de dispute – qui traverse aussi bien les poulaillers industriels que les textes de Diderot, les sculptures de Ron Mueck que les ruines d’une liaison. La narratrice, peintre sur cailloux à Paris, mène une enquête sur ce qu’elle nomme sa “nature morte” : cette part d’elle-même qui a péri sous les injonctions accumulées. La poule lui sert de fil et de miroir ; l’œuf, de commencement obstinément antérieur.

L’insolubilité comme destin

Le roman s’ouvre par une déclaration que l’on croirait anodine : “Je ne mange pas de poulet.” Céline Curiol fait de ce refus, apparemment excentrique, l’amorce d’une généalogie des dominations discrètes. La narratrice, prénommée Léna, reconstruit par couches successives comment KFC lui a ôté l’envie de la volaille ; comment la France est devenue en 2022 le premier consommateur européen de poulet ; comment vingt poules s’entassent légalement sur un mètre carré. L’anecdote personnelle touche le politique, la statistique, le philosophique sans transition annoncée.

Un souvenir d’enfance convoque Aristote ; une salière sur une table de cuisine ouvre sur Diderot, sur la génétique mendélienne, sur la primauté obstinée de l’œuf. “L’insolubilité était une chose en soi”, écrit Curiol ; pour l’enfant Léna découvrant le paradoxe de l’œuf et de la poule, cette prise de conscience est “vertigineuse”. Elle le restera pour la femme adulte. Le roman creuse ce que signifie refuser de trancher quand les sociétés ne cessent de désigner un premier, un gagnant, un propriétaire : “Qui est arrivé premier ? Ou, dit autrement, qui a gagné ?” La question glisse de la biologie au droit de cuissage, aux monothéismes, aux colonisations, avec la fluidité d’une pensée qui ne se sent pas obligée de prévenir.

Sous cette intelligence des origines court une inquiétude sociale moins visible. Léna ne vient pas du milieu qui maîtrise de naissance les codes de l’architecture et de l’opéra ; elle s’est sentie “condamnée à rester étrangère à certaines sciences et certains savoirs, du fait de n’avoir pu fréquenter les cercles” qui les dispensent jeune. L’artifice, elle l’a longtemps assimilé au mensonge des classes bourgeoises auxquelles elle “n’appartenait pas” ; la naturalité revendiquée était une défense contre ce manque d’érudition. Le roman exhume cette dichotomie et la retourne sans bruit.

Natures mortes

La deuxième ligne de tension part d’une rencontre au Louvre avec Still Life de Ron Mueck : un poulet de taille humaine, pendu la tête en bas. La sculpture déclenche une sidération où se mêlent la nudité animale et la nudité féminine, la still life anglaise (toujours la vie) et la nature morte française (qui n’a plus rien de vivant). Là-dessus se greffe ce que Léna nomme son enquête sur sa propre nature morte : l’élan d’écriture abandonné sous les encouragements creux d’une animatrice d’atelier, la relation à Noé qui se défait en silences, le deuil du père Arthur — qui aimait prendre les autres en défaut et lui a légué le paradoxe de l’œuf comme premier outil de pensée.

Claude, la mère, traverse le roman en contrepoint. Elle tord la bouche, dispute sur la nature inchangeable des caractères, conseille à sa fille de ne pas “emmerder” l’homme qu’elle aime, s’informe sur internet en toute confiance. Cette Claude-là ancre le roman dans une transmission féminine concrète : la peur des poules de la grand-mère Marguerite (traumatisée enfant par un coup de bec), la façon dont une hantise traverse les générations sans jamais pouvoir être nommée proprement.

Autour de ce nœud, Céline Curiol déroule des lectures qui fonctionnent moins comme ornements que comme outils. Clément Rosset et son Anti-nature éclairent la réfutation de toute essence naturelle ; Virginia Woolf et Lappin et Lapinova servent de parabole sur l’effondrement du mirage conjugal ; Agota Kristof entre dans le roman au moment du deuil paternel, prose saisie dans un moment de dénuement total, la seule qui ait permis alors de “respirer mieux”. Ces appropriations restent volontairement incertaines – Léna cite parfois de mémoire, attrape les savoirs au vol, avoue ses lacunes – et c’est précisément là que la pensée du livre respire : dans l’errance assumée plutôt que dans la démonstration close.

Cailloux, vulnérabilité et œuf intérieur

À mi-roman, Léna accepte une commande : recréer une fresque en cailloux dans le domaine isolé de deux frères, Ondré et Pavo. Ce chantier ancre le livre dans le sensible le plus immédiat. Léna trie, dispose, observe ; elle s’interroge sur le rapport d’Ondré à ses poules, dont il refuse de nommer parce qu’“on ne nomme que par affection”, sur le tableau du salon où une créature à un seul sein et une barbe porte l’inscription latine En magnum natura miraculum. Le grand miracle de la nature.

Le domaine réserve aussi sa brutalité propre. Une scène de prédation dans l’enclos vient rappeler, de façon soudaine, que le vivant du livre n’a rien d’abstrait. Ce que Léna savait en théorie – que les poules meurent partout, massivement, industriellement – se trouve alors ramené à l’échelle d’un corps singulier, d’une présence dont la perte ne se laisse plus rabattre sur la statistique. Céline Curiol sonde jusqu’où l’attachement peut se former entre espèces, et ce que cette mesure-là révèle de la valeur ordinairement accordée à un vivant.

Le motif de l’œuf révèle alors toute sa portée. Curiol noue un réseau d’équivalences entre l’œuf et la coquille, la coquille et le caillou, le caillou et la peinture, la peinture et l’écriture abandonnée, l’écriture et la plume d’oiseau. “L’œuf est le rappel d’une pureté prénatale”, affirme Léna ; il “montre, je suppose, l’utopie intérieure qu’est d’abord toute espèce d’existence.” Mike le poulet sans tête, qui survécut dix-huit mois dans des foires américaines après une décapitation ratée, pose la même question par l’absurde : peut-on persister quand une part centrale de soi a été tranchée ? La réponse du roman est instable, et c’est mieux ainsi.

La Dynamique de l’œuf refuse de se tenir tranquille. Il bifurque, associe, doute, revient en arrière ; il tient ensemble la biologie de Mendel et la tristesse d’un enclos, le droit de cuissage et la recette de l’œuf à la coque, Lynn Margulis et la mère qui dit “c’est dans ta nature”. Céline Curiol y construit le portrait d’une conscience qui a fait de l’insolubilité non une défaite, mais une façon d’être au monde.

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