Chems-eddine Hafiz (dir), Musulmans en Occident : pratique cultuelle immuable, présence adaptée, Albouraq, 10/02/26, 924 pages, 69€
Dans un paysage intellectuel trop souvent polarisé entre intégrisme et islamophobie, la Grande Mosquée de Paris vient d’accomplir un acte rare : produire un édifice doctrinal collectif, rigoureux et courageux, qui dit haut ce que l’immense majorité des musulmans de France vit silencieusement au quotidien. Musulmans en Occident n’est pas un livre de plus : c’est un événement.
Trois ans de labeur collectif, mille pages de conscience
L’histoire de cet ouvrage commence là où débute toute grande entreprise intellectuelle : dans l’inquiétude d’un homme face au réel. Arrivé à la tête de la Grande Mosquée de Paris en janvier 2020, Chems-eddine Hafiz, avocat de formation, officier de la Légion d’honneur et membre de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, mesure l’ampleur du désastre : l’islam est perçu sous le seul prisme du terrorisme, les amalgames empoisonnent le débat public, et les musulmans subissent une stigmatisation croissante.
Sa réponse ne sera ni protestataire ni défensive : elle sera intellectuelle. En mars 2023, il lance un Groupe de réflexion sur l’adaptation du discours religieux musulman, conçu comme un collectif « informel, original dans sa composition, pluridisciplinaire et pluriconfessionnel ». Deux commissions sont constituées : l’une religieuse, rassemblant une quarantaine d’imams et articulée aux autorités d’Al-Azhar au Caire et d’Az-Zitouna à Tunis ; l’autre civile, réunissant près de soixante-dix personnalités issues de tous horizons : philosophes, historiens, politologues, élus, rabbins, juristes, journalistes, médecins, francs-maçons, et même un ancien sélectionneur des Bleus. Le résultat de ce labeur triannuel : un volume de plus de neuf cents pages publié aux Éditions Albouraq en février 2026, quelques jours avant le début du Ramadan.
Un triptyque au service de la clarté
L’ouvrage se déploie en trois volets complémentaires qui forment un édifice d’une remarquable cohérence. Le premier est la Charte de Paris – Islam et citoyenneté, texte fondateur articulé en quinze chapitres. Son ambition est frontale : énoncer avec précision les positions de l’islam sur les questions qui agitent notre société — liberté de conscience, égalité entre femmes et hommes (« égalité complète en matière de droit »), laïcité, mariage civil, port du voile, lutte contre l’extrémisme, rejet de l’apostasie comme crime, condamnation sans ambiguïté de l’antisémitisme. Chaque prise de position est assumée, argumentée, inscrite dans la tradition savante de l’islam.
Le second volet est un Glossaire de plus de deux cents notions clés, accessible également en ligne sur glossaire-islam.fr. S’appuyant sur les finalités de la loi islamique et sur l’effort d’interprétation collectif (ijtihâd), il redéfinit dans leur contexte des termes galvaudés : le jihad comme effort intérieur, la fatwa comme simple avis juridique, la charia dans sa complexité historique et doctrinale. Outil pédagogique autant que théologique, ce glossaire est conçu comme un instrument évolutif, ouvert aux contributions.
Le troisième volet, peut-être le plus précieux pour l’historien et l’observateur, est la transcription intégrale des auditions d’une cinquantaine de personnalités : François Hollande, Gilles Kepel, Jacques Attali, Benjamin Stora, Richard Malka, le grand imam d’Al-Azhar, le rabbin Moché Lewin, Le fils du commandant Massoud, des élus de droite comme de gauche. Ces pages constituent, selon la formule même de la Grande Mosquée, « de véritables archives d’un dialogue rare, transparent et exigeant ». Y figurent aussi, signe d’une honnêteté intellectuelle peu commune, des voix divergentes.
L’antithèse du séparatisme
Ce qui frappe à la lecture de cet ouvrage, c’est la nature même du projet : il est l’exact inverse du séparatisme. Là où le séparatisme pose deux mondes étanches, irréductibles, condamnés à la méfiance ou au conflit, Musulmans en Occident affirme l’évidence d’une appartenance commune. « Les musulmans partagent avec l’Occident qu’ils habitent, et dont ils construisent l’avenir avec leurs concitoyens, une même vision du monde », énonce le texte avec une tranquille fermeté. Cette phrase devrait être lue dans toutes les assemblées où l’on débat encore de l’intégration comme si elle relevait de l’utopie.
La Charte de Paris ne contourne pas les sujets brûlants : elle les affronte. Primauté du mariage civil sur le mariage religieux ; rejet de toute peine liée à l’apostasie ; condamnation des mutilations génitales ; affirmation que l’antisémitisme est contraire aux principes de l’islam ; prêches dans la langue du pays. Chacune de ces positions s’appuie non sur une capitulation devant les valeurs républicaines, mais sur une relecture savante et contextualisée des sources islamiques. Le recteur Chems-Eddine Hafiz résume sa démarche avec une lucidité désarmante : « Il faut qu’on explique l’islam à la République et qu’on explique aux musulmans la République. »
La puissance de ce projet tient aussi à ses soutiens. Le grand imam d’Al-Azhar, le recteur de la Zitouna de Tunis, le secrétaire général de la Ligue islamique mondiale ont tous approuvé la démarche. Le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, Volker Türk, y a contribué. Et le grand rabbin Moché Lewin, présent à la conférence de presse, a salué un texte qui exprime avec clarté une vision de l’islam profondément ancrée dans la liberté de conscience et la dignité humaine. Quand le monde académique, religieux et onusien converge vers un même texte, on est en droit de parler d’événement.
Un livre qui ne se dérobe pas aux objections
La réception de l’ouvrage a été, elle aussi, révélatrice. Le Monde, Le Parisien, SaphirNews, Ouest-France et l’Agence Anadolu ont couvert l’événement, parfois en Une. Mais des critiques substantielles ont aussi émergé. Le docteur Abdellah Boussouf, dans une tribune publiée au Maroc, a estimé que l’approche fondée sur l’adaptation risquait de produire « un inconfort intérieur » chez le fidèle, et craignait le glissement vers un islam administrativement encadré. Le Journal du Dimanche a, quant à lui, interrogé la distinction entre adaptation sincère et dissimulation. Le Monde a soulevé la question de la portée réelle du document, la Grande Mosquée n’exerçant pas d’autorité institutionnelle sur l’ensemble des mosquées de France, dans le contexte d’une religion dépourvue de clergé centralisé.
Ces objections sont légitimes. Elles ne diminuent en rien la portée de l’initiative. Car ce n’est pas une autorité hiérarchique que produit cet ouvrage : c’est une autorité intellectuelle et morale. Et celle-là, précisément parce qu’elle ne s’impose pas par décret mais par la force des arguments, peut essaimer bien au-delà des institutions qui l’ont produite. Comme le notait le professeur Sadek Beloucif, « l’adaptation se fait depuis toujours » : les musulmans des pays nordiques rompent bien leur jeûne en été, quand le soleil ne se couche pas. L’islam a toujours su composer avec la géographie du monde.
Un siècle de dialogue : la Grande Mosquée de Paris dans sa vocation profonde
Pour comprendre la signification de cet ouvrage, il faut le replacer dans l’histoire de l’institution qui l’a porté. La Grande Mosquée de Paris, inaugurée en 1926 sous la présidence de Gaston Doumergue en hommage aux soldats musulmans tombés pour la France, est depuis un siècle bien davantage qu’un lieu de culte : elle est un espace de connaissance, de dialogue et d’ouverture. Cette vocation, sous le rectorat de Chems-eddine Hafiz, a été renouvelée avec éclat. Les Mercredis du Savoir, le Prix littéraire de la Grande Mosquée, l’école nationale Ibn Badis, la participation à la Nuit Blanche et à la Fête de la Musique dessinent le portrait d’une institution profondément inscrite dans la vie culturelle française.
Muslumans en Occident prolonge cette tradition. Il dit, avec la solennité qui convient à un texte de référence, ce que la Grande Mosquée incarne depuis sa fondation : la possibilité d’un islam sereinement français, fidèle à sa tradition spirituelle et pleinement conscient de sa responsabilité civique.
Une contribution qui appelle une réponse à la hauteur
En refermant ce volume — ou plutôt en commençant à l’explorer, tant sa densité invite à la navigation patiente —, on est saisi d’une conviction simple : ce livre mérite une lecture sérieuse et un débat à sa mesure. Non pas le débat médiatique du surlendemain, déjà passé à autre chose, mais une confrontation durable avec les textes, les positions, les nuances que cet ouvrage développe.
Nommons les choses clairement. Le vivre-ensemble a deux ennemis symétriques, qui se nourrissent l’un de l’autre dans une surenchère mortifère. D’un côté, l’extrême droite française, qui prospère en instrumentalisant chaque fait divers pour amalgamer islam et terrorisme, musulmans et séparatistes, foi et menace. De l’autre, l’islam radical, qui prêche effectivement la rupture avec les valeurs des démocraties libérales et offre ainsi à ses adversaires politiques la matière première de leur propagande. Ces deux forces, aussi opposées qu’elles prétendent l’être, partagent un intérêt commun : que le dialogue échoue, que la méfiance s’installe, que la fracture devienne irrémédiable. C’est précisément cet engrenage que brise — ou du moins cherche à briser — l’ouvrage de la Grande Mosquée. Il serait donc irresponsable de le laisser sans écho dans les universités, les lycées, les assemblées et les rédactions. Car il est exactement ce dont le débat public manque : une parole musulmane articulée, savante et plurielle, qui refuse de choisir entre la foi et la raison, entre l’islam et la République — et qui retire ainsi à ses deux ennemis leur argument le plus précieux.
Chems-eddine Hafiz et ses collaborateurs ont donc accompli quelque chose de difficile : ils ont transformé la conviction en méthode et la méthode en livre. Ils ont prouvé, une fois de plus, que le dialogue, lorsqu’il est conduit avec exigence et bonne foi, demeure le plus sûr rempart contre l’ignorance et la peur. En ce sens, Musulmans en Occident n’est pas seulement un ouvrage de référence : il est un acte civique. Et à ce titre, il mérite d’être lu, discuté, enseigné et diffusé aussi largement que possible.
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