Mahir Guven, Istanbul. Editions L’arbre qui marche, 20/03/2025. 184 pages, 13,90€
Bien plus qu’un guide touristique, Mahir Guven connaît la ville depuis plus de 25 ans il nous livre un récit personnel et sensible en racontant une relation intime, décrite comme une véritable histoire d’amour. Istanbul n’est pas une ville qu’on visite, mais une ville qui « vous épouse ». On la découvre en flânant, à prenant le temps de la découvrir à pied. L’auteur nous livre une déclaration d’amour à une ville. En faisant de la ville un personnage et en assumant un point de vue personnel, l’auteur offre une immersion sensible mais partielle. La ville est décrite comme un être vivant. Elle « accueille », « rejette », « transforme ». Elle agit sur ceux qui la traversent. Istanbul devient presque un personnage central. L’œuvre illustre ainsi une tendance contemporaine où comprendre un lieu passe avant tout par l’expérience vécue.
Le livre est à la fois un récit autobiographique faisant remonter des souvenirs, parlant de la famille, et décrivant ce qui pourrait rejoindre l’idée que l’on a de l’identité. Le Guide est subjectif (5 itinéraires proposés en fin d’ouvrage). On pourrait faire un autre choix tant la ville est multiple et fascinante entre deux rives, deux cultures, à la croisée des continents. Le portrait urbain qu’il écrit est vivant et incarné. Il renouvelle le genre du récit de voyage en proposant une vision subjective et incarnée d’Istanbul. L’auteur insiste sur les multiples dualités d’Istanbul : Orient et Occident, richesse et pauvreté, modernité et héritage antique. La ville apparaît comme un organisme vivant, chaotique mais fascinant, où tout « tient debout grâce à quelques miracles ». La description qu’il fait de l’ancienne Constantinople ne concerne pas seulement les lieux, mais surtout autour des habitants, des traditions, des habitudes quotidiennes (discussions, humour, débrouille, cuisine…). Une telle ville à l’histoire riche croise des identités multiples, des tensions héritées du passé et de l’histoire turque récente après le déclin de l’Empire ottoman. Comment construire son identité dans un espace fragmenté ? Comment aborder la Turquie d’Erdogan en intégrant la Turquie d’Atatürk ?
Le récit de voyage a longtemps été associé à une volonté de découverte objective du monde, visant à informer et guider le lecteur. Cependant, la littérature contemporaine tend à transformer ce genre en un espace d’expression personnelle. Dans Istanbul, Mahir Guven propose une vision singulière de la célèbre métropole turque, mêlant souvenirs intimes, observations urbaines et itinéraires subjectifs. Dès lors, on peut se demander dans quelle mesure cette œuvre renouvelle le récit de voyage. Nous verrons que si l’auteur s’inscrit encore dans certains codes du genre, il les dépasse en proposant une approche profondément subjective, au risque toutefois de limiter la portée universelle de son propos. Mahir Guven adopte une posture de passeur, guidant le lecteur dans une ville qu’il connaît intimement. Chacun se sent accompagné, presque pris par la main, dans les rues d’Istanbul vivantes, bruyantes, et désordonnées.
Le regard de Mahir Guven est marqué par son entre-deux culturel franco-turc, en étant à la fois de l’intérieur et de l’extérieur ; ce qui lui permet d’adopter une position nuancée. Faut-il le souligner encore Istanbul est vue à travers son histoire familiale, au gré de certains quartiers ou d’expériences qui sont privilégiés dans ses souvenirs. Cette subjectivité renforce l’authenticité tout en privilégiant un regard particulier, et en proposant son propre imaginaire Stambouliote. Pierre Loti aurait pu en faire certainement de même. Chacun dans cette ville extraordinaire a son image d’Istanbul… Les visiteurs et voyageurs de « L’Orient Express » profitant de « l’Hôtel Pera » n’auraient-ils pas eu eux aussi ce regard singulier ; telle Agatha Christie par exemple ?!?
Le Guide s’inscrit dans le style d’un récit de voyage subjectif, centré sur l’expérience personnelle plutôt que sur l’objectivité. Une œuvre représentative de la littérature contemporaine. On peut rapprocher cette démarche de la figure du flâneur chez Charles Baudelaire : observer, ressentir, interpréter la ville. Il n’est pas le seul homme de Lettres à avoir dépeint un voyage en Orient… Elle devient un espace d’expérience personnelle et poétique. Istanbul de Mahir Guven s’inscrit à la croisée des genres tout en conservant certains aspects du récit de voyage traditionnel, il s’en éloigne par une écriture subjective et littéraire. Ce renouvellement permet une immersion plus sensible et incarnée. L’œuvre illustre ainsi l’évolution contemporaine du récit de voyage, désormais centré sur l’expérience individuelle plutôt que sur la description objective du monde. Le livre est plus proche du voyage littéraire plutôt qu’un simple guide et une immersion culturelle et humaine. Il dépeint un portrait sensible et passionné d’une ville-monde, à lire autant pour rêver que pour comprendre.
Le principal atout du livre réside dans son style souvent teinté d’humour. Un livre vivant, sensible et accessible. Une belle porte d’entrée culturelle vers Istanbul. Mais un ouvrage plus littéraire que réellement informatif. C’est un livre à lire pour voyager intérieurement, plus que pour organiser un séjour. L’auteur cherche moins à informer qu’à faire ressentir la ville. L’auteur réussit une mise en valeur de la richesse historique et culturelle d’Istanbul, qui selon lui, joue un rôle de médiation entre cultures.