Raja Shehadeh, Naguère en Palestine, traduit de l’anglais par Émilie Lacape, Emmanuelle Collas, 06/02/26, 288 pages, 22,90 €
Comment mieux traduire les traumatismes du long conflit israélo-palestinien qu’à travers un vagabondage sur ces terres baignées de douleurs autant que d’iniquités ?
C’est le pari tenté, et brillamment réussi, par Raja Shehadeh qui, davantage qu’un énième procès sur l’inexorable colonisation juive, en fait une prégnante méditation.
Avocat de profession, vivant à Ramallah et fondateur d’une ONG de défense des droits humains avant les accords d’Oslo, l’auteur avait pourtant toutes les capacités pour démêler les errements d’une occupation dénoncée par l’ONU comme par bien des pays occidentaux. Mais il a préféré opter pour une approche résolument humaine d’un conflit clivant une terre commune, comme si l’écriture et la marche pouvaient contribuer à conjurer l’effacement d’un territoire et d’une mémoire.
Conçue ainsi comme un acte de résistance, la marche devient un acte symbolique, une façon de se réapproprier l’espace par une écriture dont la qualité littéraire, par instants poétique, n’a d’égale que la nostalgie, telle qu’elle est soulignée dans l’introduction.
Pendant des siècles, les hautes terres centrales de Palestine, descendant d’un côté vers la mer, de l’autre vers le désert, étaient restées à peu près intactes. Durant mon enfance à Ramallah, le paysage qui s’étendait du nord de ma ville jusqu’à Naplouse aurait pu, avec un léger effort d’imagination, sembler familier à un contemporain du Christ. D’après moi, ces collines constituaient un des trésors universels de la nature.
Sept vagabondages nostalgiques
De Ramallah à Ain Qenya, de Qumran à la mer Morte, de Janiya jusqu’à Ras Karkar en passant par le Wadi Dalb : ce sont sept promenades, tour à tour évoquées (la première datant des années 1970), qui structurent chronologiquement l’ouvrage.
Au gré des chapitres, on le suit ainsi dans ces sept « sahra », mot utilisé pour décrire ses vagabondages, à la manière de l’homme qui part se promener sans but, sans restriction de temps ni de lieu, allant là où son esprit le guide pour nourrir son âme et se ressourcer.
Un regard désillusionné
De collines en vallées, dans un no man’s land de terre rocailleuse, traversé de murets de pierre destinés à faciliter de maigres cultures, surgissent des visages familiers : celui de son grand-père, notamment, qui cultivait difficilement son vignoble.
Cette beauté des paysages et des petits arpents fertiles, l’autorité israélienne n’a cessé de la restreindre à coups d’expropriations et de tracés de nouvelles routes destinées à favoriser l’expansion des colonies.
Énième planification inique, le mur de séparation, ébauché par Ariel Sharon en 2002 afin d’établir une barrière avec la Cisjordanie, s’est imposé comme un coup de grâce.
Si l’auteur, en homme du droit, s’insurge légitimement contre la somme d’annexions arbitraires, il ne fait pas pour autant du livre un pamphlet.
En mêlant tout au long du récit la nostalgie d’une beauté révolue de son pays au sentiment de sa perte irréversible, le livre se parcourt comme un véritable chant d’amour à la Palestine.
Un parcours retracé avec le regard d’un esthète, hélas pleinement désillusionné.
À présent que presque plus personne n’arpente ces collines, debout sur les ruines de l’un de mes lieux préférés, près de là où je suis né et où j’ai toujours vécu, je sens que ces collines ne m’appartiennent plus.
Un constat empreint d’une telle acuité et d’une telle sensibilité qu’il fait davantage pour notre perception que bien des chroniques et bien des écrits précédents sur le sujet.