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Chercher à condenser en quelques lignes les 700 pages qui composent “Anéantir”, exposerait fatalement le chroniqueur téméraire à passer à côté de l’essentiel. Si les premiers chapitres reprennent les codes du thriller politique d’anticipation (l’action se déroule en 2027), le roman ne peut en aucun cas se limiter à une quelconque classification générique. Les œuvres de Michel Houellebecq se définissent moins par leur unicité de genre ou leur structure, que par une capacité extraordinaire à inventer des personnages et à les laisser ensuite vivre leur propre existence. Le romancier, refusant tout rôle de démiurge, n’instrumentalise pas ses personnages pour en faire des portes discours, pas davantage qu’il ne raisonne en termes d’économie narrative. Les actions, les dialogues, les digressions ne répondent pas à un souci téléologique qui assignerait à l’avance à chaque protagoniste une utilité définie dans la résolution de l’intrigue. Dans une interview accordée au journal “Le Monde”, le 2 janvier, Michel Houellebecq le confesse volontiers : “Souvent, l’auteur croit contrôler les personnages, mais les personnages imposent leur être à l’auteur. Si le livre bifurque comme ça à la fin, c’est parce que j’ai de plus en plus aimé le personnage de Prudence.

Prudence, l’épouse du héros Paul Raison, est sans doute l’un des personnages féminins les plus forts du roman et peut-être aussi l’un des plus émouvants de toute l’œuvre de l’écrivain. En effet, malgré son titre, “Anéantir” est un texte beaucoup moins pessimiste qu’on ne pourrait le supposer de prime abord. L’amour y occupe une place centrale et certains chapitres sont empreints d’une réelle tendresse. Si Michel Houellebecq n’a rien perdu de son humour grinçant et parfois désopilant, il est aussi capable de susciter l’émotion. Comme il le déclare dans la même interview : “Alors ça fait un peu vieux con ce que je vais dire, mais ça a toujours été le but sous-jacent de mes romans : faire rire et pleurer.

Parmi les nombreuses thématiques abordées, l’une d’entre elles entre particulièrement en résonance avec notre association de chronique littéraires : celle de la spiritualité. Par petites touches, Michel Houellebecq s’interroge sur Dieu, la foi et l’existence d’une vie après la mort. La croyance était déjà au cœur de “La Possibilité d’une Île” (2005) qui proposait une plongée dans un mouvement sectaire inspiré des Raëliens puis dans “Soumission” (2015) qui mettait en regard la conversion du narrateur à l’islam avec la vie et l’œuvre de l’écrivain catholique Joris-Karl Huysmans. Dans “Anéantir”, l’auteur fait se côtoyer des personnages entretenant chacun un rapport particulier au sacré. Paul Raison se définit comme “athée, ou plutôt agnostique”, mais un jour, sans trop savoir pourquoi, il dépose deux cierges à l’Église Notre-Dame de la Nativité de Bercy, non loin du ministère des Finances où il travaille. L’église réapparaît à plusieurs reprises au gré de ses déplacements, parfois simplement aperçue de loin, comme une métaphore du rapport contrarié qu’il entretient avec la religion : “il avait l’impression dans sa vie de quelque chose d’inabouti avec cette église – et peut-être plus généralement avec le christianisme“. Paul Raison, malgré l’onomastique évocatrice de son patronyme est un athée qui doute de la supériorité de la raison : “Il ne pensait pas qu’à long terme la rationalité soit compatible avec le bonheur, il était même à peu près certain qu’elle conduisait dans tous les cas à un complet désespoir.

La mère du héros est morte quelques années plus tôt, en tombant d’un échafaudage alors qu’elle restaurait un groupe d’anges sculptés sur une des tours de la cathédrale d’Amiens. Sa passion pour l’art sacré, transmise lors de visites d’édifices religieux comme la basilique de Vézelay a influencé ses trois enfants à des degrés divers. La sœur de Paul, Cécile, pratique une forme de catholicisme exalté, quelque peu mystique, et s’est mariée avec un notaire d’Arras proche dans sa jeunesse des milieux identitaires. Son frère Aurélien, quant à lui, restaure des tapisseries anciennes, et notamment “Le Reniement de Saint-Pierre” au château de Chantilly ; une symbolique qui ne doit rien au hasard. Il est enfin question d’occultisme à travers une mystérieuse représentation du Baphomet trouvée dans les papiers d’Édouard, le père, ancien agent de la DGSI. Si Dieu est très présent, Satan a aussi un rôle à jouer et les attributs qui lui sont associés se révéleront avoir un lien direct avec la vague d’attentats qui sert de toile de fond au roman…

Au-delà du christianisme traditionnel, Michel Houellebecq consacre de larges développements à la Wicca, une alternative religieuse basée sur un mélange d’anciens rites païens et de magie blanche, théorisée par l’Américain Scott Cunningham. Paul découvre que sa femme fréquente des adeptes de ce mouvement d’inspiration New Age avec qui elle participe à différents sabbats en lien avec le passage des saisons. À travers le culte d’un dieu et d’une déesse symbolisant “la polarité mâle-femelle” de l’univers, les wiccans croient surtout à la réincarnation : “Ça restait bizarre, aux yeux de Paul, c’était un peu comme si on avait abdiqué tout espoir pour l’incarnation en cours, et qu’on demandait une deuxième chance, une deuxième donne – une seule lui paraissait pourtant largement suffisante pour se faire une opinion sur la vie“.

Quelles que soient les formes qu’elle prend, la spiritualité est sous-jacente tout au long de l’œuvre. Derrière l’aspect protéiforme des croyances, un invariant se dessine : la question du sens à donner à son existence et plus largement celle du bonheur. Comme le résume Paul : “les marabouts africains qui déposaient parfois leurs publicités dans les boîtes aux lettres, les wiccans ou les chrétiens, tous demandaient à peu près la même chose à leurs divinités respectives : la santé et l’amour”.

“Anéantir” n’est donc pas seulement le roman de la destruction : par-delà les drames qui ponctuent son intrigue, l’espoir n’est jamais complètement aboli et Michel Houellebecq fait de l’amour bien plus qu’un simple palliatif. La mort est omniprésente, certes, mais c’est probablement la seule condition pour écrire un grand livre sur la vie.

Jean-Philippe GUIRADO
articles@marenostrum.pm

Houellebecq, Michel, “Anéantir”, Flammarion, 07/01/2022, 1 vol. (733 p.), 26€

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On ne s’attend pas toujours à ce qu’un roman nous serre le cœur avec des souvenirs qui ne sont pas les nôtres.

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Coup de maître d’un écrivain discret, La Petite Vie redonne à la tendresse sa pleine place littéraire. Il ne s’agira pas d’oublier ce livre, mais de le garder auprès de soi, comme une photo un peu floue, un peu précieuse.

 

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