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“L’autre Esclavage”. Andrés Reséndez a publié ce livre en 2016 aux États-Unis. Il vient d’être traduit par Bruno Boudard pour le compte des éditions Albin Michel en 2021. L’auteur est historien, professeur à l’université de Yale et de Californie-Davis. Ses travaux portent essentiellement sur l’Histoire de l’Amérique coloniale et les mondes Amérindien et Hispanique.
Par l’expression “L’autre esclavage”, l’auteur fait la différence entre l’esclavage des Africains et celui des Amérindiens dont la traite, sur place et transatlantique, a commencé bien avant, et a été jusqu’à ce livre, assez peu documentée.
L’esclavage autochtone se perd dans la nuit des temps et l’auteur traite l’asservissement inter-indigène au fil des pages. Mais l’arrivée des Européens changea ces pratiques issues de contextes culturels spécifiques en tout autre chose : dès 1492 lors de la “découverte” de l’Amérique et plus particulièrement sur l’île qu’il appela Hispaniola – devenue par la suite Saint Domingue et Haïti – Christophe Colomb se révéla être un esclavagiste à l’avidité sans limite : la première entreprise commerciale de l’Amiral aux Amériques fut d’envoyer quatre caravelles chargées de 550 natifs afin qu’ils soient vendus aux enchères sur les marchés méditerranéens. Le trafic d’êtres humains est à ce moment-là clairement identifié et l’Espagne s’impose avec évidence comme la puissance esclavagiste dominante. Elle fut à l’esclavagisme Indien ce que l’Angleterre, le Portugal et bien sûr, la France furent à la traite des Noirs, même si ces derniers pays ont participé au trafic des Indiens. Les Français et les Britanniques échangeaient des armes et des chevaux contre des Indiens, surtout des femmes et des enfants, bien souvent capturés par d’autres Indiens.
Paradoxalement, ce sont les souverains Espagnols, Ferdinand II (1479-1516) et Isabelle de Castille (1451-1504), puis Charles Quint (1500-1558, qui fut roi d’Espagne sous le nom de Carlos I) qui, les premiers, s’opposèrent à l’esclavage des Indiens dès 1499. Mais c’est Philippe IV (1605-1665) suivi par sa jeune épouse Marie-Anne d’Autriche (1634-1696) et leur fils Charles II (1661-1700) qui, un siècle avant les révolutions française et américaine, ont entrepris de supprimer l’esclavage dans l’empire à coups de décrets et d’ordonnances. Mais l’application sur place fut bien difficile et demanda beaucoup de temps à cause de la résistance des colons, des administrateurs locaux et de la distance, ce qui rendait l’exécution et la surveillance des décisions de la Couronne improbables. “L’autre esclavage” prit une autre forme que les Espagnols appelaient “l’encomienda” et le “repartimiento”. Systèmes bien commodes où la Couronne espagnole donnait le droit aux colons qui se saisissaient d’un territoire en son nom, de prendre à son service pour du travail forcé et non rémunéré quelques centaines d’autochtones qu’ils faisaient “trimer” pour extraire l’or des rivières, l’argent des mines (l’Espagne produisit la moitié de la production mondiale d’argent au XVIIe et XVIIIe siècle) ou encore les travaux des champs, la plongée en eau profonde pour chercher des perles, les travaux de la maison… en échange de l’obligation d’évangélisation… On voit que l’enfer est toujours pavé de bonnes intentions car, pour justifier le pire, les théologiens et les officiels arguaient que les indigènes seraient mieux lotis dans un foyer chrétien à être exploités que laissés à leur état naturel. Réduits à l’esclavage, mais au contact de la civilisation, ils avaient ainsi une chance de sauver leurs âmes !
Ce système n’était pas optionnel : bien souvent les réfractaires avaient un pied coupé ou étaient massacrés.
Si les microbes apportés par les conquistadors sont responsables d’une bonne partie de l’effondrement de la démographie aux Antilles et dans l’Empire, la description qu’en a laissée Bartolomé de Las Casas, arrivé sur place en 1502 est sans appel :

C’est l’avidité qui a poussé les chrétiens à assassiner à si grande échelle, tuant quiconque ayant montré le moindre signe de résistance et soumettant tous les hommes à l’esclavage le plus dur, le plus inique et le plus brutal que l’être humain ait jamais conçu pour opprimer ses semblables, les traitant en fait plus mal encore que des animaux.

L’auteur détaille comment les missionnaires et l’armée “européanisèrent” les différentes tribus de l’Amérique espagnole, y compris celles des états situés au nord du Mexique.
C’est avec la signature en 1848 du traité de Guadalupe Hidalgo que prit fin la guerre américano-mexicaine. Les États-Unis se sont trouvés “augmentés” (pour 15 millions de $) de la Californie actuelle, du Nouveau-Mexique, de l’Arizona, du Nevada de l’Utah, ainsi que d’une partie du Wyoming et du Colorado. Les colons de l’Est arrivant dans ces territoires virent très vite que l’achat et la vente d’Indiens étaient une pratique courante. L’esclavage amérindien est entré définitivement dans l’existence des Américains du nord à ce moment-là, et a pris de nouvelles formes comme le péonage, (travail forcé pour paiement d’une dette qui ne s’éteint jamais.) et plus tard, l’apparition des “padrones” (On voit très bien le padrone italien employant des enfants pour vendre des journaux dans les rues de New York…)
Le livre d’Andrés Reséndez, très bien traduit, est fascinant du début à la fin. C’est l’histoire douloureuse et poignante des peuples amérindiens victimes (comme bien d’autres) de “la loi du plus fort”. Cette Histoire est racontée avec une multitude de détails savamment exploités des archives disponibles. Ce livre, important jalon de l’histoire longue et tortueuse des droits de l’homme est “une contribution majeure à l’histoire des Amériques” (The Los Angeles Times). Il est salué par la presse anglo-saxonne comme un ouvrage capital.

Dominique VERRON
article@marenostrum.pm

Reséndez, Andrés, “L’autre esclavage : la véritable histoire de l’asservissement des Indiens aux Amériques”, traduit de l’américain par Bruno Boudard, Albin Michel, “Documents”, 07/04/2021, 1 vol. (537 p.), 25€

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