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Au-delà de Chassagne fascine par sa nature et ses secrets

Leïla Marouane, Lettres d’Algérie, Éditions Abstractions, 12/03/2025, 186 pages, 19,99€

Une Hermès Baby – machine à écrire portative suisse, légère et robuste, emblème des écrivains voyageurs du siècle dernier – et un tas de feuilles dactylographiées entre 1966 et 1967 : voilà l’origine secrète de ce livre que Pierre-Alain Tâche exhume soixante ans plus tard. Au-delà de Chassagne est un récit de l’approche, jamais de l’arrivée ; un livre qui tient à la fois du carnet de pays, de la chronique rurale et de quelque chose de plus sombre que les deux réunis.

Un palimpseste en quarante fragments

La forme d’abord : quarante fragments numérotés de 0 à 39, sans titre, alternant évocation lyrique, scène rapportée, méditation, récit quasi judiciaire, rêve éveillé. Pierre-Alain Tâche ne livre pas un récit continu mais une mosaïque, où le retour d’une figure, d’un lieu ou d’un motif fait office de couture. Le résultat ressemble moins à un roman qu’à ces relevés de terrain qu’un géomètre accomplirait en sachant d’avance qu’il ne possédera jamais le sol qu’il arpente.

Le dispositif est posé dès l’ouverture : un couple citadin – Pierre-Alain Tâche et Martine, sa future épouse – accueilli dans une maison paysanne au pied du Jura vaudois par Marc le peintre et Sophie la danseuse. Les séjours s’égrènent du milieu des années soixante jusqu’à la fin de la décennie, et le narrateur note d’emblée sa condition : tout ce qu’il apprendra de ce village, il le tiendra “pour l’essentiel du couple d’amis”. Ce filtre assumé n’est pas un aveu de faiblesse ; c’est le sujet même du livre. La médiation de la parole – le facteur, la cousine des Trois Sapins, Samuel qui laboure son champ de tournesol – devient le vrai territoire à défricher. On est ici dans un pays qui “s’est révélé avare de mots”, et qui n’en délivre que par interprètes.

L’entrée dans ce pays a la texture d’une naissance : des bottes dans les labours gorgés d’eau neigeuse, un bruit de succion, le sentiment que quelque chose d’essentiel s’apprête à se lever. Pierre-Alain Tâche convoque ici un Ecclésiaste discret : “une génération passe, et une génération vient ; mais la terre subsiste à jamais”, peut-on lire dans la petite église romane que le quatuor visite, et ces versets du chapitre premier planent sur l’ensemble du récit comme un avertissement calme.

 

Ysengrin au village

La galerie de figures que Pierre-Alain Tâche compose à distance – par ouï-dire, par fragments de confidence arrachés à l’épicerie ou à l’auberge – tient à la fois de la fresque sociale et de la tragédie de village. Adolphe, le mari bègue de Berthe l’hémiplégique, intéresse l’auteur jusque dans l’étymologie de son prénom : deux termes proto-germaniques signifiant “loup noble”, mais ce bègue-là “tient certes de l’Ysengrin dupé et ridiculisé du Roman de Renart”. Le portrait est d’une ironie précise, dénuée de cruauté ; il dit quelque chose sur la manière dont la langue fabrique des destins. Rose et Émile, frère et sœur condamnés à La Rasse par l’impossibilité économique et la rancœur accumulée autour d’une boîte à biscuits en fer-blanc, incarnent quant à eux une autre forme d’enfermement : celui que le monde rural impose à ceux qui restent quand les autres partent.

Le livre porte également, dans ses fragments les plus âpres, la mémoire d’une violence réelle qui traverse le village comme un éclair. Pierre-Alain Tâche l’évoque sans l’édulcorer, puis suit avec une précision d’ancien juriste les mécanismes de la justice rurale : la dénonciation, l’enquête, le tribunal, la rumeur qui redistribue les rôles après le jugement. Ce registre-là tranche nettement avec la douceur contemplative des premières pages ; et c’est précisément ce tranchant qui confère au livre sa densité réelle. La parabole des dix vierges de Matthieu – qu’Adolphe cite en bégayant, “veillez donc, puisque vous ne savez ni le jour, ni l’heure” – résonne comme l’épigraphe involontaire de tout ce qui suit.

Face au monde paysan, Pierre-Alain Tâche et Martine restent des étrangers que la défiance paysanne maintient à distance, même bienveillants, même patients. Cette limite est nommée sans amertume. Le livre avoue son propre point aveugle : “tout ce que nous apprenons de la grandeur et de la misère de ce pays, nous ne le tenons quasi jamais directement des êtres que cela concerne”. Orphée ne peut pas regarder en arrière ; les visiteurs de Chassagne, eux, regardent mais ne voient jamais tout à fait.

Tout coule. Tout est impermanent

Quelque chose se défait imperceptiblement dans le dernier tiers du livre. Les visites s’espacent ; les raisons s’accumulent, professionnelles d’abord, puis plus profondes. Pierre-Alain Tâche note ce glissement avec la même lucidité appliquée qu’il a maintenue depuis le début : ni plainte, ni dramatisation. La complicité des quatre amis demeure, seulement moins détendue, moins insoucieuse. Une lente stratification s’opère ; les nouvelles visions brouillent l’ancien texte sans l’effacer, formant ce palimpseste que l’auteur invoque avec précision.

C’est dans ces pages finales que la figure du pénitencier d’Orbe, aperçue presque par hasard dans la plaine, prend une résonance inattendue. Pierre-Alain Tâche avoue que cette image “insiste, obsède et finira bien un jour par nous happer”. La faute, la dette, la peine : ces mots arrivent en fin de livre non comme des conclusions morales, mais comme des inquiétudes que le pays a déposées en lui sans crier gare. Charlus et “sa procrastination perpétuelle” sont convoqués dès la première page comme justification de l’urgence d’écrire ; c’est le même fil qui se referme ici — le temps compté, la nécessité de témoigner avant que l’âge n’en exempte.

La conclusion cite Héraclite, et c’est juste : “tout coule, tout est impermanent”. La crête du Jura n’est plus qu’“un long dos de baleine flottant sur l’horizon”. Ce que Pierre-Alain Tâche aura sauvé de ce petit pays, c’est moins son image que l’empreinte de ce qu’il a fait à ceux qui l’ont habité — et à ceux qui, ne l’habitant pas vraiment, n’ont cessé de l’approcher.

Au-delà de Chassagne confirme que Pierre-Alain Tâche est l’un de ces rares écrivains qui savent faire tenir dans une langue sobre et précise toute la complexité du monde qu’ils ont traversé, sans jamais forcer la note, sans jamais perdre de vue que la littérature ne sert pas à posséder ce qu’elle décrit, mais à en garder trace avec le plus d’exactitude et de tendresse possible.

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