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Le nouveau roman de l’écrivain et scénariste Massimo Donati s’ouvre sur la très classique recommandation de ne voir en son livre qu’une œuvre de fiction, inutile de rechercher toutes ressemblances avec des personnes réelles ou les itinéraires sur une carte.
Mais c’est autour d’un fait divers bien réel que deux pré-adolescents se retrouvent pour leurs vacances dans les Alpes italiennes. Le mois précédent, le pays bouleversé, a suivi en direct à la télévision les vaines tentatives de sauvetage d’Alfredo Rampi. Le bambin de cinq ans était tombé le 10 juin 1981 dans un puits artésien à Verminicio, commune proche de Rome. Drame qui ne peut que rappeler au lecteur la mort médiatisée, dans des circonstances identiques, du petit Rayan au Maroc, en février 2022.
Roberto, onze ans, unique rejeton d’une famille fortunée d’éditeurs de Côme, est venu en vacances avec sa grand-mère dans l’hôtel que gère la belle Rosa. Elle est la mère de Mattia, d’un an son aîné, gamin rugueux, mal aimé de son père, le brutal Léo qui lui préfère le petit Dino, son fils cadet.
Pour Carlo Beltrami, père de Roberto, la démarche tend à responsabiliser ce fils en qui il voit son successeur. Mais, sans l’avouer, il tient à l’éloigner de sa mère gravement malade.
Or, le monde de l’enfance, libéré de tout contrôle, peut vite devenir un univers trouble.
La référence qui ouvre le premier des trois « livres » qui constitue le roman, nous renvoie au Grand Cahier, d’Agota Kristof, récit à la première personne des cruautés subies et commises par deux gamins en mal d’amour maternel.
Et Massimo Donati nous plonge très vite dans une ambiance particulièrement inquiétante.
Roberto, enfant sensible et scrupuleux, se retrouve livré à lui-même lorsque sa grand-mère retourne en ville. Il est totalement subjugué par Mattia, plus téméraire, blindé par les coups reçus et la haine qu’il voue à son géniteur.
Et s’il va connaître, cet été-là, ses premiers émois amoureux, nous sommes loin « du vert paradis des amours enfantines, le vert paradis plein de plaisirs furtifs… » cher à Baudelaire.
Sous prétexte d’échapper à la faiblesse et à la vulnérabilité de l’enfance, qu’ils considèrent comme un état méprisable, les deux gamins vont s’adonner à des pratiques de plus en plus transgressives et dangereuses, martyrisant leurs corps et se transformant en véritables petits nazillons.
Le vaste terrain de jeux que leur offre la forêt opaque autour du hameau de Madonna del Bosco devient leur champ d’action. Ils subissent, comme les randonneurs de passage, l’attraction qu’exerce le Piton, sommet qui domine la vallée.
Tous deux, à défaut d’avoir lu Sa Majesté des mouches, de William Golding, en ont vu l’adaptation cinématographique réalisée par Peter Brook et s’en inspirent. Le lecteur peut aussi penser en découvrant leurs divers méfaits au remarquable film de Mickaël Haneke, Le ruban blanc.
Roberto, se met à tenir seul, un journal, où il relate leurs communs « exploits » d’une plume neutre et glaçante.

Nous décidons que nous nous entraînerons bientôt à pratiquer la bonne violence et que nous serons pour toujours des non-enfants et même des héros. Nous ne savons pas quand, mais nous savons comment.

Il le tiendra jusqu’au moment où l’irrémédiable se produit…
Trente ans plus tard, livre II.  Roberto, devenu un expert en tableaux reconnu, et tenté par des ambitions politiques, retourne à Côme recevoir la succession de son père dont il a vécu totalement éloigné depuis bien des années. Mais la lecture du testament lui réserve quelques surprises. Elle va le renvoyer à l’enfant qu’il était, et le contraindre à faire face aux conséquences de ses actes. Pour cela, il lui faut retourner sur les lieux des vacances qu’il a cherché à oublier…

Actes Sud nous offre, une fois encore, un livre d’une grande qualité. Le texte très construit de Massimo Donati révèle la rigueur du scénariste qu’il est.
La précision du texte, le soin apporté aux descriptions, le déroulement des faits avec l’introduction de personnages secondaires bien définis dans leurs rôles respectifs, laissent penser d’ailleurs que le roman serait facilement adaptable pour le grand écran.
Narration au passé à la troisième personne du singulier, visionnage de films de famille… On voit peu à peu se dessiner un drame de l’intime où tout s’est joué entre ce qui a été dit, et ce qui ne l’a pas été…
Une grand-mère qui couvre un menu larcin, un père qui ment pour protéger ou se tait pour se protéger, un voyou pris au piège qui ne pourra parler que trop tard… Et puis la gangue de ce silence mortifère qui s’instaure entre deux êtres, un père, un fils, qui auraient pu s’aimer et partager une commune souffrance…

Roberto, confronté à la réalité, devra, par ses propres renoncements, payer au prix fort un impossible pardon à ses fautes et à celles commises par d’autres.

Donati, Massimo, C’est ici que tout commence, roman traduit de l’italien par Jean-Luc Defromont, Actes Sud, 02/06/2021, 1 vol. (360 p.), 23€

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