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Dans Les rendez-vous de l’Isle-sur-la-Sorgue, la poésie reprend enfin souffle

France Huser, Les Rendez-vous de l’Isle-sur-la-Sorgue, Arléa, 05/02/2026, 70 pages, 14€

René Char refusait les journalistes. France Huser a quand même composé son numéro, un mauvais jour, et il a dit oui. De cette désobéissance prudente naquit une amitié de vingt ans, documentée ici par une série de séjours aux Busclats, la petite maison blanche de l’Isle-sur-la-Sorgue où le poète vivait entouré de lavande et de silex ; un portrait intime, précis, qui restitue l’homme dans l’éclat et la contradiction de ses journées.

La juste pesée des êtres

Le livre commence par un aveu : France Huser n’a pas pardonné à René Char d’être mort. Formule d’ouverture qui donne le ton : celui d’une fidélité intransigeante, d’un deuil refusé. Ce qui frappe d’emblée dans ces pages, c’est moins la célébration que l’exactitude. France Huser sait regarder. Elle note le velours vert tilleul du canapé sur lequel Char restait allongé des heures (une vieille blessure de la Résistance l’immobilisait), le plateau de fromages et d’olives rapportés de Provence lors de leur première rencontre en 1962, la casquette amarante qu’il posa sur sa tête avec une ironie souveraine le matin où il lui révéla le titre de leur livre commun. Ces détails ne sont pas anecdotiques ; ils sont la méthode. France Huser pratique un journalisme littéraire du concret, qui rejoint précisément la poétique de son sujet : Char répétait que le poème naît du réel et y retourne toujours.

Le portrait physique est saisissant. Un mètre quatre-vingt-douze, une carrure d’ancien rugbyman, et pourtant des mains qui saisissaient une cerise ou un encrier avec une délicatesse presque précieuse. La violence et la douceur, simultanément, sans résolution. France Huser observe aussi ses colères, promptes comme l’éclair, qui surgissaient au détour d’un article lu ou d’une parole politique entendue à la radio, et s’éteignaient aussi vite. Elle a subi l’une d’elles lorsque Char lui reprocha d’avoir « trahi » leur entretien pour
Le Nouvel Observateur en y incorporant des épisodes qu’il lui avait lui-même racontés mais qu’il souhaitait ne pas voir imprimés. Char finit par remanier trois jours durant, et le livre changea de nature.

La part sombre

La seconde partie, la plus belle, plonge dans l’enfance de l’Isle-sur-la-Sorgue. Char raconte, France Huser transcrit ; mais cette transcription-là est un art. Les Transparents y tiennent un rôle capital : ces vagabonds du Vaucluse qui ne travaillaient jamais, parcouraient cent kilomètres par mois à pied, composaient des poèmes oraux qu’ils ne couchaient pas sur le papier, et venaient choisir leurs vêtements dans les épouvantails des vignes. Char enfant était amoureux d’eux. « Ils me donnaient ma silhouette de demain », disait-il. L’anecdote de Diane la Transparente, cette femme hors-la-loi qui habitait au bord des marais et que le jeune René aimait éperdument à onze ans, est traitée par France Huser avec une retenue qui en décuple la force : elle nomme, décrit, laisse résonner. La liberté absolue comme premier modèle érotique et poétique.

On entre ensuite dans l’hiver 1917, celui de la longue agonie du père. Le jeune Char veillait le feu pendant les nuits, son frère était à la guerre, sa sœur en Bretagne ; cette flamme renouvelée sans cesse dans la cheminée devient sous la plume de France Huser le foyer originel de toute la poétique de Char. L’étincelle, la fulgurance, « la poésie est un éclair » : les formules du poète adulte s’éclairent autrement quand on a lu ces pages.

La tuile manquante

La troisième partie suit l’élaboration de Sous ma casquette amarante, le livre d’entretiens que Char et France Huser travaillèrent pendant des années. Elle décrit les séances de travail : les trente feuillets dactylographiés qu’elle apportait, réduits à dix, puis à cinq ; les variantes que Char griffonnait, substituant « mûrissait » à « flottait » pour accorder le verbe à « grappe », remplacer la vérité et la liberté « bras dessus, bras dessous » par une image d’une tout autre amplitude. Ce souci de l’entaille (le mot bifurqué qui prend une autre identité, les exemples de Baudelaire et de sainte Thérèse d’Avila que Char citait pour l’illustrer) constitue la poétique la plus précise que Char ait jamais livrée oralement. France Huser la restitue sans la figer, avec cette qualité rare qui consiste à disparaître derrière ce qu’on entend.

Les Rendez-vous de l’Isle-sur-la-Sorgue appartient à cette catégorie de portraits où la fidélité à un homme devient, presque à son insu, une leçon sur ce que la poésie exige de ceux qui l’approchent ; France Huser possède ce don peu commun de se tenir au plus près d’une présence écrasante sans jamais s’y dissoudre, et sa prose restitue la voix, le silence entre les phrases, jusqu’au crépitement du feu dans la cheminée des Busclats.

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