0
100

De la rivière à la mer, poésie palestinienne de résistance

Samer Abou Hawwash. De la rivière à la mer. Éditions Lanskine, 10/04/2025. 136 pages, 16€

Depuis le début de la Guerre à Gaza les recueils de poésie se multiplient comme autant de lieux de résilience. De la rivière à la mer est un recueil de poésie engagé inspiré par la réalité dramatique de la Palestine contemporaine, et les violences dans cette petite bande de terre où s’agglutinent des milliers de personnes. Le livre s’inscrit dans la continuité de la poésie palestinienne engagée, tout en proposant une approche contemporaine et bilingue (arabe‑français) de la tragédie à Gaza.

Le titre de cet ouvrage reprend un slogan politique palestinien exprimant l’aspiration à la liberté et à l’autodétermination. Un slogan politique pro-palestinien qui fait polémique « De la rivière à la mer », « Du fleuve à la mer » ou « De la mer au Jourdain » ; c’est-à-dire un territoire allant de la mer au Jourdain. Israël revendique exactement également sa souveraineté sur ce territoire. Il sert de cadre symbolique à une écriture poétique où la voix du témoin et du survivant se mêle à celle du peuple palestinien. La mémoire collective palestinienne affleure évidemment. Samer Abou Hawwash rend visible l’indicible et l’inhumain, en renvoyant les images de destruction, de souffrance et de perte. Les poèmes décrivent la tragédie. On y entre en épousant les sentiments intérieurs, et le drame qui se joue là quand l’espérance reste malgré tout en toile de fond… ; mais quelle espérance véritablement. Quand la fragilité humaine au milieu de la violence absolue ? La langue est épurée et imagée.

La langue est riche en images. Samer Abou Hawwash ramène constamment au corps, aux mains, aux regards, aux voix qui cherchent à dire, à nommer, à survivre. Il replace l’humain au cœur de ce que l’on voudrait parfois transformer en simple événement médiatique. Les mots rendent compte de la souffrance, et en même temps il invite à questionner le regard que nous portons sur elle. Il ne propose pas une vision qui nous ferait regarder les évènements de plus loin ou de plus haut, mais nous place face à l’impuissance du langage et du témoin, tout en étant confronté au défi éthique de nommer l’innommable. Aussi, l’instrumentalisation de l’image médiatique est dénoncée par le poète qui met en question notre rapport au spectacle de la violence diffusé par les écrans. Selon lui, il y a un échec manifeste des mots à saisir l’expérience vécue. Il faudrait à cela ajouter la difficulté que les journalistes et les ONG ont eue à témoigner librement de ce qui se faisait et de ce qui se vivait lors de cette tragédie. Il y a là encore une responsabilité à souligner avec force, et sans détourner le regard. Au-delà de la dénonciation les poèmes cherchent à faire éprouver la réalité de la guerre, l’inhumanité et à la fragilité de la vie dans ce territoire assiégé et dévasté.

L’ouvrage multiplie les entrées pour en comprendre à la fois le fond, et la forme esthétique entre témoignage, engagement et inventivité poétique. Les poèmes traduisent la violence et la perte à Gaza tout en offrant des images universelles de résilience et de mémoire. À la lecture du livre, il est difficile de ne pas vivre intensément et émotionnellement le conflit. La part de la responsabilité éthique est toujours en filigrane posée laissant la capacité au lecteur de voir au travers des mots, afin de pouvoir nommer avec le poète, et de pouvoir avec lui transmettre qui devient un acte moral autant qu’esthétique.

Ce poème décrit les bombardements, les maisons en ruine et la destruction de la vie quotidienne. Le feu symbolise la violence, mais aussi la résilience face à l’oppression. L’auteur transfigure l’horreur en images poétiques, combinant brutalité et beauté formelle. Les métaphores comme « les maisons (qui) pleurent » ou « les murs (qui) crient » humanisent la destruction, et transforment les objets inanimés en témoins du conflit. L’image du feu rend palpable l’urgence, la perte et la colère.

La main, récurrente dans le recueil, représente à la fois la vie et la résistance. Ce sont des mains déchirées, manquantes, tendues vers le Ciel comme métaphores des pertes subies par les habitants de Gaza. Elle devient un symbole concret et poétique. Elle incarne le lien entre le corps et le témoignage, entre la mémoire et la survie. Le poète matérialise le traumatisme et la fragilité humaine tout en montrant la persistance de la volonté de résister. La violence vécue par toute une population du plus jeune au plus vieux, et la reconnaissance de l’humanité des victimes revient comme le ressac en permanence.

L’eau et la rivière servent de métaphores de continuité, de mémoire et d’espoir malgré la violence. Le poème évoque le flot de la vie qui persiste même au milieu de la destruction. La rivière symbolise à la fois la lignée historique palestinienne et l’écoulement du temps, qui emporte les pertes mais conserve la mémoire. La juxtaposition du thème de l’eau et du feu (bombardements) crée une tension poétique forte, soulignant le contraste entre la violence destructrice et la persistance de la vie. Le motif de l’eau lie les individus à leur territoire et à leur histoire, offrant un espace de réflexion sur la résilience et l’identité collective.

Samer Abou Hawwash réinvente les limites du langage face à l’horreur en proposant une poésie où l’émotion se mêle à l’éthique, et où la voix du poète devient celle des témoins privés de parole. La réponse à la lecture de ces poèmes exige, pour celui qui les a écrits, la responsabilité en redonnant à chaque vers la charge de l’être humain, de l’Homme palestinien, face à sa propre disparition. Les yeux deviennent des instruments de dénonciation. Le regard est à la fois vecteur de vérité et limite de la représentation. Ce livre participe à la connaissance de la poésie palestinienne contemporaine, alliant témoignage, engagement éthique. Là où Mahmoud Darwich portait l’espoir, Samer Abou Hawwash poétise la lucidité tragique, marquant une évolution de la poésie palestinienne contemporaine.

Jamais autant de recueils de poésie ont été édités depuis la Guerre à Gaza. La plupart d’entre eux sont des livres proposés par des femmes. Signe des temps ? Changement de la structure sociologique de la culture palestinienne ? Chaque livre, chaque vers, chaque poème est une page ouverte sur le devoir de dire. C’est une fenêtre sur l’avenir, et un appel à ceux qui regardent… ; et qui ne font pas toujours quelque chose. Comment représenter l’horreur dans la poésie contemporaine ? La voix de l’auteur réaffirme que la poésie peut être à la fois instrument de résistance, lieu de mémoire et un espace de réflexion éthique.

Vous avez aimé cet article ?

Média indépendant et sans publicité, Mare Nostrum propose un accès libre à tous ses contenus. Seul son lectorat lui permet d’exister.
Une information exigeante a un coût : soutenez nous
(dons déductibles).

Pour contacter la rédaction – contact@marenostrum.pm

Et si, au cœur des années 1930, un écrivain majeur décidait de fuir le vacarme du monde pour se lancer à la poursuite d’un mythe millénaire, entre sable, silence et légende ?

Dans André Malraux et la Reine de Saba, Jean-Claude Perrier exhume une expédition oubliée : celle menée par Malraux en 1934 au Yémen, sur les traces d’une reine à la frontière du réel et du fabuleux. Ce récit, d’une grande finesse littéraire, mêle aventure, érudition et méditation sur le pouvoir des civilisations disparues. Plus qu’un simple voyage, c’est un cheminement intérieur que l’auteur retrace, révélant un Malraux habité, visionnaire, oscillant entre engagement et vertige métaphysique.

Un livre rare, à la fois dense et lumineux, où l’épopée se fait reflet d’une époque troublée et miroir d’une quête universelle.

À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE
Soutenez notre cause - Soutenez notre cause - Soutenez notre cause

Pour que vive la critique littéraire indépendante.

Nos articles vous inspirent ou vous éclairent ? C’est notre mission quotidienne. Mare Nostrum est un média associatif qui a fait un choix radical : un accès entièrement libre, sans paywall, et sans aucune publicité. Nous préservons un espace où la culture reste accessible à tous.

Cette liberté a un coût. Nous ne dépendons ni de revenus publicitaires ni de grands mécènes :
nous ne dépendons que de vous.

Pour continuer à vous offrir des analyses de qualité, votre soutien est crucial. Il n’y a pas de petit don : même une contribution modeste – l’équivalent d’un livre de poche – est l’assurance de notre avenir.

autres critiques
Days :
Hours :
Minutes :
Seconds