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Au début du XIXe siècle, il y eut un mathématicien illuminé ou génial qui se risqua à poser l’équation de Dieu : Fx = A0W0 + A1W1 + A2W2 + A3W3. Selon Joseph Wronski (1776-1853), cette formule était censée donner la clé de la loi sacrée de l’univers, et le secret de l’immortalité. Il avait pour ambition de déchiffrer le sacré afin d’offrir au monde une réforme absolue du savoir. En somme, la preuve de Dieu par les mathématiques ! Inventeur d’une machine à prédire l’avenir – qu’il appela prognomètre – l’ensemble de la communauté scientifique le laissa pour fou. Ses ouvrages sont un salmigondis de textes ésotériques tirés de la Kabbale, de Jacob Boehme et de Louis-Claude de Saint-Martin, synthétisés de manière incohérente, emplis de paradoxes, et avec la manie de se citer lui-même. Sa prétendue découverte de “L’Absolu”, objet de la connaissance scientifique ultime et clé de la destinée humaine, était basée sur la croyance de la venue d’un nouveau messie, le Paraclet annoncé par le Christ, censé révéler une vérité que les peuples civilisés n’étaient alors pas en mesure de connaître. Mort dans la misère à Neuilly-sur-Seine, Joseph Wronski avait – ce qui était inconcevable pour l’époque – imaginé un prototype de char d’assaut propulsé par la vapeur et équipé de chenilles, puis une machine à calculer, un nouveau mode de locomotion pour les trains, et une petite chaudière. Le mathématicien polonais, fou et paranoïaque, se disant persécuté par les forces occultes empêchant de faire éclater son génie, n’est pas cité dans l’excellent et étonnant ouvrage de Michel Yves Bolloré et Olivier Bonnassies – “Dieu : la science, les preuves : l’aube d’une révolution ” –, mais il nous a paru important d’en faire état en préambule, car dans cette période post-Révolution française où l’athéisme était de rigueur au sein de la communauté scientifique, il allait dans le sens de la thèse des deux auteurs.

Comment aborder un tel ouvrage hors normes, et qui est une véritable prouesse sur le plan stylistique : tout y est enfin compréhensible ? Deux parties distinctes le forment. Une scientifique et une théologique. L’une comme l’autre arrive à la même conclusion : les dernières découvertes scientifiques nous inclinent vers un retournement de croyance : la science est désormais la meilleure alliée de Dieu. Plus nous avançons dans la compréhension de la formation de l’univers, plus nous sommes dans l’obligation de convenir qu’il a été créé par un grand géomètre, et le fameux “Big Bang” serait inexplicable sans l’intervention d’un Dieu créateur.
Les trois cents premières pages sont remarquables de clarté. Elles révèlent et commentent les plus grandes découvertes scientifiques, depuis ce que les auteurs définissent comme le “grand retournement” : une période allant de la découverte de l’héliocentrisme par Copernic, jusqu’à celui du principe anthropique du “réglage fin”, qui pose le plus de problèmes aux scientifiques. Ils en arrivent à la conclusion suivante :

Nous pouvons arrêter ici la description des coïncidences incroyables qui constituent ce « principe anthropique », car l’accumulation de toutes les improbabilités physiques que nous venons d’énoncer doit mathématiquement clore toute discussion : l’Univers n’est pas né du hasard. L’existence d’un dieu créateur est incontournable. Cette preuve est aussi forte que celles résultant de la mort thermique de l’Univers et de la cosmologie, ces preuves différentes étant parfaitement indépendantes les unes des autres.

Quelle affirmation péremptoire ! En philosophie on appellerait ceci une “apagogie positive” et en mathématique un “raisonnement par l’absurde”. Qu’en penserait Stephen Hawking qui écrivait dans “Y a-t-il un grand architecte dans l’univers ? ” :

En raison de la loi de la gravité, l’univers peut se créer de lui-même, à partir de rien. La création spontanée est la raison pour laquelle quelque chose existe, pour laquelle l’univers existe, pour laquelle nous existons. […] Il n’est pas nécessaire d’invoquer Dieu pour allumer la mèche et mettre en route l’univers.

Une autre affirmation péremptoire s’opposant aux thèses de Michel Yves Bolloré et Olivier Bonnassies, qui se sont entourés d’un comité scientifique pour écrire l’ouvrage. Un débat passionnant et sans fin s’ouvre. Alors Dieu joue-t-il aux dés ? Einstein, qui était croyant ; réfutait cette thèse. Et pourtant, il est également prouvé que si l’univers obéit à des lois immuables, il peut agir parfois de façon aléatoire, inconstante et imprécise. “Un coup de dés jamais n’abolira le hasard” écrivait le poète Stéphane Mallarmé. Doit-on désormais appeler ce “hasard” par le nom de “Dieu”, et considérer que tout ce que la science n’a pas pu encore expliquer est l’œuvre d’un grand géomètre de l’univers ou d’une intention et d’une intelligence que l’on ne saurait nommer et qui est inscrite dans le Tétragramme ? À chacun de se forger une opinion à la lecture de cet ouvrage passionnant mais qui, sur certains points, pourrait paraître perfectible, en faisant passer le matérialisme pour une croyance irrationnelle. Ce n’est pas Copernic qui a fait basculer le monde chrétien dans la Renaissance, d’autant que l’héliocentrisme était connu depuis des siècles, c’est la découverte du manuscrit du poète latin Lucrèce, disciple d’Épicure, datant du Ier siècle avant notre ère, “De rerum natura” (“De la nature des choses”), affirmant que l’univers était fait d’atomes en mouvement s’entrechoquant au hasard, en créant des astres et des planètes, et que : “L’âme meurt en même temps que le corps. Il n’y a pas de jugement après la mort. L’Univers n’a pas été créé pour nous par une puissance divine, et l’idée d’une vie après la mort n’est qu’une superstition.” Les anciens bénéficiaient-ils d’une connaissance que nous aurions perdue ?

La seconde partie de l’ouvrage – tout aussi passionnante – enferme toutefois le lecteur dans une vision exclusivement judéo-chrétienne de l’idée de Dieu, dans un monde fini où il n’a pas la certitude d’être éternel. L’Islam est étonnamment absent, et pourtant les philosophes arabes, les grands maîtres soufis, ont tant à nous apprendre… Il y a 99 noms de Dieu au sein de l’islam, et le dernier est “vérité”. Est-ce pour cette raison que Mansur Al Hallaj a été crucifié à l’égal du Christ pour avoir osé révéler : “Je suis Dieu, vérité…” Le grand mystère de Dieu est dans la variété infinie de ses incarnations. Spinoza l’avait bien compris. La démonstration de la thèse Michel Yves Bolloré et Olivier Bonnassies aurait peut-être été plus criante si les auteurs s’étaient tournés vers l’hindouisme. En effet, Brahman est la force créatrice de l’univers, son origine efficiente et matérielle. La création ex nihilo, telle que la comprend Saint Thomas d’Aquin ne peut fonctionner dans l’Hindouisme, car Brahman s’est créé à partir de lui-même. Il est la matière. Ainsi Brahman est dans l’univers, à travers sa force créatrice : l’existence de l’univers dépend de lui, mais le contraire ne peut être affirmé. Brahman ne dépend pas de l’univers pour survivre, et l’univers n’est pas en lui. De plus, Brahman ne peut être compris comme Dieu selon les critères abrahamiques. Il n’est pas le Rédempteur, le Compatissant, le Jaloux. Il n’interfère pas dans la vie de l’univers, et il ne peut pas le sauver.

La lecture de cet ouvrage jette un grand trouble sur le plan scientifique et spirituel. Si l’on admet que l’univers a une fin, alors en fait Nietzsche avait raison. En réalité, les prodigieuses découvertes de ces 30 dernières années n’ont rien rajouté à ce que savaient déjà les présocratiques sur les questions essentielles des destinées de l’homme. Seules les assises de la foi ont été ébranlées. Nous ne sommes que des atomes qui – tôt ou tard – se dissoudront pour former d’autres atomes. Devrions nous être comme Épicure et ne pas craindre les dieux ? Ce livre, écrit par des croyants, confortera ceux qui pensent que notre monde est la prunelle d’un Dieu unique et attentif. Les autres s’en remettront à des forces tout aussi puissantes et invisibles. Ces deux extrêmes se rejoignent : Dieu est le nom du mystère qui nous enveloppe tous. Il est l’incarnation de ce que nous ignorons encore.

Jean-Jacques BEDU
articles@marenostrum.pm

Bolloré, Michel-Yves & Bonnassies, Olivier, “Dieu : la science, les preuves : l’aube d’une révolution”, préface de Robert W. Wilson, Guy Trédaniel, 14/10/2021, 1 vol, 24€

Michel-Yves Bolloré est ingénieur en informatique, maître ès sciences et docteur en gestion des affaires de l’Université Paris Dauphine. De 1981 à 1990, il participe avec son frère à la direction du groupe Bolloré dont il dirige la branche industrielle. En 1990, il fonde son propre groupe France-Essor dont l’activité est centrée principalement sur l’industrie mécanique.

Olivier Bonnassies est ancien élève de l’École Polytechnique (X86), diplômé de l’Institut HEC start up et de l’Institut Catholique de Paris (licence en théologie). Entrepreneur, il a créé plusieurs sociétés. Non croyant jusqu’à l’âge de 20 ans, il est auteur d’une vingtaine de livres et de vidéos et de quelques spectacles, scénarios, articles, newsletters et sites Internet sur des sujets souvent liés à la rationalité de la foi.

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