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Il est des titres de publications passées qui éclairent notablement le mode de pensée d’un biographe. Surtout, lorsque ces derniers – “Le Défini et l’inépuisable” ou “Le visible et l’invisible” – se rattachent aux différents traits de la carrière de l’auteur que l’on choisit d’introspecter.
C’est la singularité du professeur Claude Pérez avec ce brillant opus sur Paul Claudel. Mais c’est loin d’être la seule. En s’interrogeant sur son travail comme il le fait en liminaire de l’ouvrage, ce dernier en fournit quelques clés.

“Retracer la cohérence d’une vie, distincte de celles précédemment accréditées, ce peut être sans doute l’objet d’une biographie”, souligne-t-il. “Mais l’objet d’une biographie, n’est-ce pas aussi faire droit au multiple, au contradictoire, à l’inattendu, voire au désordre ?”
Ce qui, autrement dit, oblige à cerner plus amplement l’Annoncier du “Soulier de satin”. Et le restituer à tout cela qui vit, rampe, vermille, parle, grogne et remue ? À savoir : “le rendre à sa multiplicité contradictoire, imprévisible et paradoxale”, tel que l’explicite Claude Pérez. Un mode opératoire d’autant plus légitime lorsqu’il s’agit d’un personnage aussi énigmatique que celui de Paul Claudel.

“Nous sommes tous multiples”, précise l’auteur dès les premières lignes, “mais à ce point ?” Si Claudel fait bel et bien partie du patrimoine culturel français, dans quelle case faut-il, en effet, le ranger ? Poète, diplomate, professionnel de la politique, homme de théâtre, globe-trotter, sans oublier catholique – et des plus intransigeants – Claudel a été tout à la fois. Et de façon si emmêlée souvent, “qu’il faut accepter de convenir qu’il puisse nous échapper”, avoue son biographe.
Pour tenter d’en cribler cette imprévisibilité, l’historien va donc le cerner au plus près. En commençant par le situer dans ses racines de Champagne d’où il n’a, semble-t-il, souhaité que de s’arracher et qui le marqueront à jamais. Impossible au regard du biographe de négliger son village natal de Villeneuve. Quand bien même connaîtra-t-il les ors des ambassades ou de l’Académie, le grand homme ne cessera jamais de se sentir comme “un pataud aux larges pieds.” Attaché plus qu’on l’imagine à cette France des villages, celui-ci lui a conservé toujours une sympathie bourrue. “Villeneuve n’est sûrement pas pour rien dans son goût des cultures populaires, dans une rusticité à la fois héritée et revendiquée”, indique Claude Pérez.

Le décor familial planté, viendra le temps des études tout aussi ambivalent puisqu’il détestera autant son ambiance bourgeoise que sa capitale antipathique tout en y trustant de probants lauriers. Diplômé du grand concours des Affaires étrangères, recruté par le Quai d’Orsay, Claudel a trente ans lorsqu’il s’insère dans la vie publique, écrit ses premiers poèmes et prend connaissance des œuvres de Rimbaud.
“Ce Rimbaud dont il déclare avoir partagé le même air, le même accent rural, la même propension au sarcasme et qui l’a réveillé, révélé au surnaturel”, et qui va précipiter sa conversion.
La célèbre conversion des vêpres de Notre-Dame, au milieu d’une foule qu’il abhorre, ouvrant les bras du ciel à un jeune croyant qui ne va pourtant pas dissiper ses angoisses autant que son nihilisme. Sans cesse, le même paradoxe caractérisant un grand pan de son existence que la biographie va parfaitement mettre en lumière.

S’il y a parfois de la joie et du rire dans la vie de Claudel comme dans ses livres, cette gaieté alterne souvent avec “une humeur de sanglier” et une incitation à la noirceur telle que manifestée dans “Le pain dur”. C’est patent durant sa jeunesse, comme au soir de sa vie quand il confie à André Gide : “Il n’y a pas de vie heureuse… J’ai résisté toute mon existence à la tentation de croire à l’absurdité du monde. J’ai prié pour ne pas y croire.” Cette récurrente volte-face, ombre et soleil d’une existence, que Claude Pérez va mettre en exergue au fil de ses différents chapitres depuis son intermède américain, ses affectations en Chine, à Prague ou à Rio en passant par le Japon, jusqu’à Washington et Bruxelles.
Un parcours mondialisé qui, en le faisant transiter d’une culture à l’autre, (de la lecture de Thomas d’Aquin par exemple à la construction d’un chemin de fer entre Pékin et Hankou), contribuera cependant à lui faciliter une existence romanesque.

Œuvre d’un lyrisme puissant, empreinte de christianisme, celle-ci est un condensé de poésie et de théâtre, dont la trilogie dramatique : “L’Otage”, “Le Pain dur”, “Le Père humilié”, puis “L’Annonce faite à Marie”, et enfin “Le Soulier de satin”, sa contribution capitale, lui apporteront une gloire méritée. Jusqu’à cette traversée maritime vers la Chine, où le croyant inflexible eut à trente-trois ans une liaison passionnée et adultère vécue comme un enfer qui débouchera sur “Le partage de midi”.

Avec d’autres volte-face liées à la période de l’Occupation ou par son attitude ambiguë envers sa sœur Camille, l’auteur étaye ainsi l’ambivalence de son personnage dont le sous-titre « Je suis le contradictoire » résume parfaitement la destinée contrariée…

Michel BOLASELL
articles@marenostrum.pm

Pérez, Claude, “Paul Claudel : je suis le contradictoire : biographie”, Le Cerf, 14/10/2021, 1 vol. (568 p.), 24€

Claude Pérez est professeur émérite à l’université d’Aix-Marseille et membre du conseil d’administration de la Société Paul-Claudel.

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