Émilie Martinet, Femmes de pouvoir dans l’Égypte antique, Paris, Passés composés, 05/02/2026, 256 pages, 23€.
Cinq mille ans nous séparent de Méryt-Neith, et sa tombe d’Oumm el-Qaab pose encore aux archéologues une question irrésolue : régente ou véritable pharaon ? Des sables d’Abydos aux rivages d’Alexandrie, Émilie Martinet compose douze portraits de femmes égyptiennes qui ont gouverné, administré, jugé, soigné. En croisant sources archéologiques, papyrologiques et anthropologiques, l’égyptologue restitue à ces figures leur épaisseur historique et éclaire, au prisme du genre, une Égypte ancienne dont la complexité politique excède les récits convenus.
“Celles qui viennent de Neith” : les origines du pouvoir au féminin
L’ouvrage s’ouvre sur les époques les plus reculées de la civilisation pharaonique, là où les sources se font ténues et les interprétations disputées. Le chapitre consacré à Méryt-Neith constitue un modèle de minutie méthodologique. Émilie Martinet y reconstitue le parcours de cette mère du roi Den (vers 2 950 avant notre ère) à partir d’un corpus fragmentaire : stèles cintrées, empreintes de sceaux administratifs, jarres à vin vieilles de cinq millénaires mises au jour en 2023 par la mission égypto-germano-autrichienne de Christiana Köhler. La tombe de Méryt-Neith, l’une des plus vastes de la nécropole royale, possédait une chambre funéraire aux murs enduits de plâtre et au sol de bois, ceinte de quarante et une sépultures de courtisans. Les fouilles récentes ont établi que ces inhumations avaient été étalées dans le temps, contredisant l’hypothèse d’un sacrifice collectif : ces fidèles voulaient reposer auprès de celle qui les avait éblouis, “c’est dire tout l’attrait qu’elle exerçait encore après sa mort”. L’analyse d’un fragment d’ivoire menée par Matthieu Bégon en 2020, figurant une personne assise sur un trône avec une autre de gabarit moindre sur ses genoux, confirme l’exercice d’une régence et anticipe, sept siècles avant, la célèbre statue d’Ânkhésenpépi II portant le jeune Pépi II.
Émilie Martinet élargit ensuite le regard aux reines portant un nom théophore lié à la déesse guerrière Neith : Neith-Hotep, dont la tombe de Nagada (54 mètres de long sur 27 de large) et les scellés à double serekh trahissent un statut comparable à celui d’un roi ; Nakhtneith et Horneith, épouses du roi Djer. L’autrice montre qu’un fait structurant s’ancre dès les premières dynasties : l’accès des femmes au pouvoir suprême, conditionné par la vacance du trône et la minorité de l’héritier, accompagné de privilèges royaux parfois spectaculaires. Le portrait d’Hétephérès Ire prolonge cette démonstration en éclairant la dimension matérielle du prestige féminin à l’époque des grandes pyramides : épouse de Snéfrou et mère de Khéops, elle disposait d’un trésor funéraire dont la richesse atteste le contrôle des flux de ressources précieuses par la monarchie. Péseshet, cheffe des médecins dès 2 500 avant notre ère, et Hétepet, prêtresse d’Hathor et administratrice d’un domaine agricole, complètent ce tableau d’un Ancien Empire où les femmes occupaient des fonctions de commandement dans la sphère médicale, religieuse et économique.
Pharaonnes et corps meurtris
Le cœur de l’ouvrage affronte la question la plus vertigineuse : comment une femme pouvait-elle incarner une royauté pensée depuis les origines comme masculine, dont l’idéologie reposait sur la palette de Narmer (vers 3 150 avant notre ère), exaltant la virilité du souverain, sa barbe postiche, sa queue de taureau ? Émilie Martinet consacre à Néferousobek et Hatchepsout des analyses comparées d’une grande finesse. La première, dernière souveraine de la XIIe dynastie (vers 1777-1773 avant notre ère), est la première femme connue à s’être dotée d’une titulature royale complète ; son buste en grauwacke, reconstitué après une longue enquête de l’égyptologue Biri Fay entre les collections de Berlin et celles du musée de Boston, porte les marques de vieillesse typiques de la statuaire de son père Amenemhat III, signe d’une autorité revendiquée dans la continuité dynastique. Hatchepsout, deux siècles plus tard, poussa l’audace plus avant en se faisant représenter avec une barbe postiche sur les colosses osiriaques de Deir el-Bahari, conciliant sa féminité avec la masculinité du pouvoir au prix d’une mutation profonde des codes iconographiques. Sa longévité sur le trône (vingt-deux ans, un record pour une femme pharaon) témoigne de l’efficacité d’une propagande savamment orchestrée et d’un entourage de hauts fonctionnaires entièrement dévoués.
Émilie Martinet affronte aussi les zones les plus sombres de cette histoire. Le chapitre consacré à la Young Lady, momie anonyme découverte en 1898 par Victor Loret dans la tombe KV35, constitue une plongée glaçante dans la violence politique de la fin de la XVIIIe dynastie. La large plaie béante au visage de cette femme, identifiée par des analyses ADN réalisées en 2010 comme la mère de Toutânkhamon, résulte d’un coup porté de son vivant avec un objet lourd. L’enquête sur l’épouse inconnue de Pépi Ier, répudiée et privée de ses titres dans le cadre d’un procès, éclaire les mécanismes de disgrâce qui frappaient les membres féminins de la famille royale au sein d’une société où la polygamie du roi était la règle. Ces pages, d’une intensité remarquable, rappellent que le prestige des reines avait pour contrepartie une exposition constante aux jeux de pouvoir les plus brutaux.
“Je suis une personne libre du pays de Pharaon”
La force singulière de l’essai tient à ce qu’Émilie Martinet porte son enquête bien au-delà du cercle étroit des souveraines. Le cas de Naunakhte ouvre une fenêtre sur l’autonomie juridique des femmes de conditions modestes. Son testament, rédigé en hiératique sur papyrus vers 1143 avant notre ère devant quatorze témoins, atteste son droit de propriété sur des biens mobiliers et immobiliers et sa capacité à déshériter les enfants qui négligeaient de prendre soin d’elle. La voix de cette femme d’artisan du village de Deir el-Médineh traverse les siècles avec une âpreté intacte : “Quant à moi, je suis une personne libre du pays de Pharaon”. Le portrait de Maâtkarê, fille royale parvenue au plus haut rang du clergé féminin d’Amon au début de la Troisième Période intermédiaire, et celui de Cléopâtre VII parachèvent un panorama couvrant trois millénaires. Pour cette dernière, Émilie Martinet s’emploie à restituer la figure historique en déconstruisant la légende noire forgée par la propagande augustéenne, grâce à des sources papyrologiques en grec et en démotique, à la réattribution d’inscriptions et à l’analyse renouvelée des monnaies frappées à son effigie.
Par cette traversée de l’intégralité de l’histoire égyptienne, de la Ire dynastie aux derniers Lagides, Émilie Martinet accomplit un geste historiographique d’une portée considérable. En s’appuyant sur les renouvellements méthodologiques issus des études de genre (le colloque de 2019 à l’Université américaine du Caire, celui de 2025 à la Sorbonne et au Collège de France), elle montre que le pouvoir au féminin en Égypte ancienne constituait un phénomène structurel irriguant l’ensemble des composantes de cette civilisation. L’épigraphe empruntée à Michelle Perrot résonne alors comme un programme tenu avec rigueur : retrouver le chemin tracé par ces femmes, restituer “une histoire autre”.
À l’heure où le pouvoir au féminin suscite débats et résistances, Émilie Martinet rappelle avec force que des femmes gouvernaient l’Égypte, soignaient ses élites et administraient ses domaines il y a cinq mille ans, et que les traces de leur action, patientes à exhumer, transforment notre lecture de cette civilisation.