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Entre mémoire et exil : Beyrouth en flammes

Mahmoud Darwich, Une mémoire pour l’oubli.  Traduit de l’arabe (Palestine) par Yves Gonzalez-Quijano et Farouk Mardam-Bey, Actes Sud, 04/02/2026, 192 pages, 19€

Trois heures du matin, Beyrouth-Ouest, août 1982 : un homme allongé dans un couloir d’immeuble n’a qu’une obsession, se préparer un café. Les obus israéliens pilonnent la cuisine ouverte sur la mer, l’eau manque, le ciel est du métal. De cette obsession, Mahmoud Darwich tire un récit qui tient du journal de siège, de l’essai politique, du poème en prose et de la confession charnelle, sans se fixer dans aucun de ces registres : une écriture en état d’urgence, saturée d’images, fiévreuse de digressions, qui fait d’une seule journée le creuset de l’exil palestinien tout entier.

L'aube de plomb, ou la matière contre le néant

Le livre s’ouvre sur un rêve interrompu par un autre rêve, dialogue fiévreux avec une femme qui demande : “Es-tu vivant ?”. La réponse, “À peu près”, donne le régime de tout ce qui suit. Mahmoud Darwich installe son narrateur dans cette zone grise où les gestes les plus ordinaires (se lever, traverser un couloir, remplir une bouilloire) acquièrent une densité d’acte fondateur. Se préparer un café, c’est forcer l’aube à exister malgré l’acier. La préparation du breuvage occupe un vaste mouvement de prose attentive aux métamorphoses de l’eau dans le récipient de cuivre, à la pellicule blonde qui menace de couler. Le café devient “déchiffrement du livre ouvert de l’âme”, et le narrateur juge les êtres à l’aune de leur tasse, décelant chez les gauchistes infantiles une consistance spongieuse, chez les parvenus un excès de cardamome.

Mais ce qui structure le récit avec une force égale, c’est l’eau, l’autre liquide vital. Mahmoud Darwich lui consacre des pages où l’écriture atteint une intensité quasi psalmodiée : “L’eau a une couleur que révèle la soif”. L’eau des canalisations crevées de Tell el-Zaatar, où les tireurs guettaient les femmes palestiniennes comme des gazelles assoiffées ; l’eau du propriétaire sadique qui coupait les vannes avant même le siège ; l’eau dont la formule chimique ne dit rien de l’ivresse qu’elle procure. Le livre convoque Ibn Sîda et son “torrent d’épithètes”pour nommer ce que la chimie réduit au silence. À travers le café et l’eau, Mahmoud Darwich bâtit un contre-récit de guerre : là où le reportage accumulerait des données chiffrées, le poète restaure la matière (grain moulu, vapeur, gouttes comptées) dans ses droits contre l’abstraction de la destruction.

Beyrouth, arène des exils et des désirs

Lorsque le narrateur descend dans la rue vide, le récit bascule vers l’essai politique. Beyrouth, écrit Mahmoud Darwich, n’était pas une ville mais “une idée, un concept, un mot, une façon de dire” ; un atelier de liberté diffusant en terre arabe des mots interdits tels que “femme, opposition, livre, parti, démocratie”. Mais le poète refuse les facilités de l’élégie. Son regard oscille entre l’aveu d’incompréhension (“Nous n’avons pas compris le Liban, nous ne l’avons jamais compris”) et la description des mécanismes par lesquels chaque faction projette ses fantasmes. Le dialogue avec la femme du voisin, maronite dévouée à Béchir Gémayel, en offre la démonstration : tandis que Feirouz chante sur deux stations ennemies, la voisine rétorque au narrateur : “De quel droit tu l’aimes ?”. Six mots condensant l’absurdité d’une guerre où l’amour même se confisque.

Le texte enchâsse dans cette méditation des intertextes vertigineux : la cosmogonie d’Ibn al-Athîr (la terre créée sur le dos d’une baleine), l’épisode de la Cananéenne dans Matthieu, la chronique d’Ibn Kathir sur la chute de Jérusalem, les observations d’Oussama Ibn Mounqidh sur les mœurs des croisés, l’hermine de Cervantès qui préfère la capture à la souillure. Chacun de ces textes interroge la frontière entre élus et exclus, entre barbarie et civilisation. Le récit s’interrompt, digresse, revient sur ses pas ; il avance, selon la formule du narrateur, comme cet homme qui fait “dix pas en avant, neuf pas en arrière” pour rentrer chez lui. Ce mouvement erratique produit par endroits une saturation lyrique qui peut dérouter : Mahmoud Darwich ne craint pas la répétition incantatoire, le télescopage des registres. Le livre tire sa force de cette prise de risque, même si la fièvre verbale, par moments, brouille la ligne de l’argumentation.

L’autre versant de cette Beyrouth assiégée, c’est le corps désirant. Mahmoud Darwich n’esquive rien de la crudité du désir en temps de mort : la femme qui frappe à la porte du narrateur pendant le bombardement et propose de faire l’amour sur le balcon, en linceul dressé devant les avions ; les scènes avec une amante qui demande “Emmène-moi en Australie” quand il ne peut la mener à Jérusalem ; ce dialogue entre Sarah et Hagar, entre Israélienne et Palestinien, où le Cantique des cantiques se mêle à l’assignation à résidence. Ces passages affirment que le désir charnel participe de la résistance : opposer au métal la nudité, au néant le plaisir, c’est défendre ce que la guerre veut abolir.

L'archipel de la mémoire, de Damour à la colombe

Le troisième mouvement ramène le récit vers la mémoire d’enfance. Mahmoud Darwich se souvient du tramway de Beyrouth à six ans, de Damour et ses feuilles de bananier immenses, de Jezzine et sa neige inconnue, des pommes cueillies dans l’arbre par un enfant qui les croyait nées dans les cageots. Le grand-père scrute l’horizon en comptant les saisons de l’exil sur ses doigts desséchés, jusqu’à mourir d’avoir trop attendu. L’histoire de Samir, ami d’enfance dont les avions ont arraché les membres à la Cité sportive, inscrit la mutilation concrète du corps palestinien. Le narrateur refuse de le voir à l’hôpital Barbir ; cette pudeur devant l’horreur donne à la scène une intensité que l’exhibition aurait affaiblie.

Le récit de Kamal, pêcheur de Tyr qui appelle Haïfa “la colombe”et tente de la rejoindre en barque, constitue le point d’orgue narratif. Capturé par les gardes-côtes, cloué sur le plancher de l’embarcation (“Reste là et regarde bien. Elle est devant toi la colombe !”), Kamal meurt vidé de son sang. Une semaine plus tard, la mer ramène la barque sur le rivage de Tyr, près du rocher d’où il guettait son rêve. Le chemin du retour reconduit au point de départ ; l’imagerie christique du clouage affleure sans que Mahmoud Darwich la nomme, laissant au lecteur le soin d’achever la parabole.

Le livre se referme par la nuit et le rêve. Le narrateur arpente les rues obscures, poursuivi par le cri fondateur (“Inscris, je suis arabe”), par la visite de sa mère apportant un café sur “le plateau de son cœur”. Du café de l’aube au café maternel de la dernière page, le récit a parcouru l’arc d’une journée contenant toutes les journées. Le titre exprime avec une concision que deux cents pages déploient sans l’épuiser cette tension irréductible : se souvenir, non pour triompher de l’oubli, mais pour lui offrir une matière digne d’être oubliée. Ce livre tient sa puissance de ce qu’il ose : la fièvre, la digression, la saturation, le mélange des registres jusqu’au vertige, la crudité du désir au milieu du fer, l’aveu de honte au cœur de la résistance. Il n’avance qu’en se dispersant, et c’est dans cette dispersion même que se loge sa vérité.

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