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Goliarda Sapienza, Le fil de midi, Traduit de l’italien par Nathalie Castagné, Le Tripode, 12/10/2023, 1 vol. (221 p.),  11 €.

Publié en Italie en 1969 sous le titre “Il filo di mezzogiorno”, ce deuxième ouvrage d’un cycle autobiographique a d’abord été refusé par les éditeurs, effrayés par la radicalité de son propos. Rejeté, oublié, c’est une nouvelle traduction que nous propose Le Tripode.  L’auteure s’appuie sur son expérience personnelle, qu’elle transfigure à peine, pour livrer un témoignage à fleur de peau. Le lecteur plonge dans le chaos de deux années décisives où Goliarda Sapienza, fragilisée par une dépression, suit une psychanalyse qui la détruit davantage au lieu de la guérir.
Récit cruel, Le fil de midi est aussi un vibrant plaidoyer pour le droit à disposer de sa propre mort. Face aux experts qui prétendent décrypter les raisons de son geste, Goliarda Sapienza revendique la part d’ombre irréductible en chaque être.

Fragmentation identitaire et quête de sens

Dès l’ouverture du roman, le ton est donné : confusion extrême, perte des repères spatio-temporels, langage heurté. L’héroïne semble ne plus savoir qui elle est, oscillant sans transition entre passé et présent. Cette fragmentation identitaire renvoie au traumatisme initial : sa tentative de suicide manquée et le traitement de choc psychiatrique qui a suivi. Les électrochocs lui ont fait perdre la mémoire des 10 dernières années. D’où son sentiment de vide intérieur, son égarement face à un monde devenu étranger du jour au lendemain.
Tels des puzzles dispersés, les morceaux de sa personnalité jonchent le sol. Impuissante, elle cherche à rassembler ces fragments, à recoller les pans de son histoire éparpillés. Ses questions existentielles tournent surtout autour de Nica, sa demi-sœur adorée, figure tutélaire fantasmagorique qui la guide dans ses moments de doute.
La cure analytique à laquelle elle se soumet peu après vise justement à reconstituer ce temps perdu, à renouer les fils de sa personnalité disloquée. Le psychiatre devient alors central dans sa reconstruction identitaire. Il est celui qui doit l’aider à réassembler les pièces du puzzle, à retrouver une cohérence et une continuité dans son récit intime.
Mais cet homme finira par abuser de son pouvoir, profitant de la vulnérabilité de sa patiente, devenue totalement dépendante de lui. Car cette thérapie censée la guérir sombrera vite dans la perversion et la manipulation mentale…

Thérapie et transfert : une relation ambiguë

Au cœur du récit trône la relation toxique qui se noue entre Goliarda Sapienza et le psychiatre chargé de la traiter. D’emblée, le courant ne passe pas entre eux. Pourtant, elle finit par se livrer totalement à lui, subjuguée par son aura de grand scientifique. S’installe dès lors entre eux un puissant transfert, mélange de fascination et de répulsion : “J’avais tellement envie de l’embrasser… mais je ne devais pas...”
Loin de désamorcer ce transfert érotisé comme l’exigerait la déontologie, l’analyste l’alimente et l’instrumentalise. Il abuse ouvertement de l’emprise qu’il exerce sur sa patiente, devenue entièrement dépendante de lui. La flatte pour mieux l’asservir.
Sous couvert de l’aider à guérir, c’est sa personnalité même qu’il s’acharne à détruire. Il use de sophismes pour lui faire intérioriser l’image d’une malade mentale qu’il serait le seul à pouvoir sauver : “Vous devez devenir une personne autonome… Comme ça vous êtes un sac…
Petit à petit, il balaie ses perceptions, discrédite ses émotions. Lui fait endosser le rôle de la folle qu’il prétend soigner afin d’asseoir son pouvoir de sauveur. La vide de sa substance pour s’arroger le droit de remplir ce réceptacle docile.
Cette emprise mentale laissera des séquelles profondes, bien après la fin de cette thérapie. Mais au plus fort de la crise, l’héroïne préserve malgré tout sa lucidité. Elle pressent confusément la perversion de cet homme qui se dit son allié mais la détruit méthodiquement…

Écriture cathartique et reconstruction

Heureusement, face à l’emprise que le psychiatre exerce sur sa parole et sa pensée, Goliarda Sapienza trouve dans l’écriture un espace de liberté réparateur.
Alors que l’homme prétend décrypter ses rêves pour les réduire à une grille de lecture simpliste, elle investit le récit comme moyen de reconquérir sa subjectivité confisquée.
En témoigne la facture heurtée du texte lui-même. Véritable flux de conscience, il épouse les méandres de l’esprit de la narratrice, trahit sa lutte pour rassembler ses souvenirs épars et recoller les pans de son identité morcelée.
Par le travail d’anamnèse qu’impose l’acte d’écriture, elle ranime ses fantômes familiers que son analyste a salis, ressuscite les êtres aimés qu’il a lynchés. Elle qui se sentait vidée de sa substance au contact de cet homme retrouve, au fil des pages noircies, une épaisseur, une continuité.
Sous nos yeux, elle redevient peu à peu maîtresse de ses perceptions et de ses émotions. Recommence à rêver, à espérer aussi. À se projeter dans l’avenir. Signe que sa lente renaissance intellectuelle et affective est en marche : “J’écrivais, oui. Du puits de ces années sans mémoire ces petites feuilles entassées me parurent un cadeau inopiné et fabuleux.
Cette régénération par l’écriture annonce le grand projet qui l’occupera bientôt : L’Art de la joie. Sa reconstruction passera décidément par la littérature, qui sera son salut.

Un cheminement douloureux qui ouvre sur l'espoir

Bouleversant de sincérité, le Fil de midi nous plonge au plus profond de l’intime sans jamais verser dans le misérabilisme complaisant. l’auteure saisit son mal être dans ce qu’il a d’universel.
Son aspiration à une vie intense, sa soif de liberté et d’indépendance résonnent en chaque lecteur. De même que ses questionnements existentiels face à la douleur, la folie, la finitude.
En dépit des épreuves endurées, Goliarda Sapienza refuse de s’apitoyer sur son sort et retombe toujours sur ses pieds. Son inébranlable force de caractère fait mentir ceux qui ne voient en elle qu’une suicidaire. Sa lutte opiniâtre pour se réapproprier son récit et recouvrer intactes toutes ses facultés a quelque chose de profondément émouvant. 
À l’arrivée, son parcours sinueux nous offre une leçon de vie. À l’image du fil de midi, fil tendu entre ombre et lumière, qui guide l’héroïne vers sa renaissance, il trace la voie étroite menant de la dévastation au salut.

Chroniqueur : Jean-Jacques Bedu

Chroniqueur : Jean-Jacques Bedu

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