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Riche de premiers romans, la rentrée littéraire de l’hiver 2021 peut se féliciter de la publication chez Gallimard de celui de Pierre Guerci, “Ici-bas”, dont la qualité et la finesse rivalisent avec les œuvres les plus profondes.
Ce roman ne faisait pas partie des livres repérés rapidement à la lecture de quelques lignes de résumé. Et puis, lors d’un passage en librairie, mon regard de convoitise devant tant de nouveautés s’est arrêté sur un petit papier à l’en-tête de la librairie du Divan, épinglé sur la couverture à l’aide d’un trombone qui, en quelques lignes concises, recommandait sa lecture. Maintenant que je l’ai lu, une sorte de vertige s’empare de moi à la pensée que ce roman aurait pu m’échapper ; un étourdissement identique à la vision, pourtant extatique, de ces milliers et milliers d’ouvrages que je n’ai pas encore lus, que faute d’une vie suffisamment longue, je ne lirai jamais.
Il y a de nombreuses façons de faire face à notre propre finitude. Dans Ici-bas, le narrateur, trentenaire, accompagne dans les derniers mois de sa vie son père nonagénaire, hospitalisé à domicile. Cette maison pourtant, le fils n’y a jamais vécu. Elle abritait la famille légitime de son père, cette épouse qui n’a jamais voulu divorcer et ses deux demi-sœurs. Sa mère, son grand frère et lui, ont fait plus tard leur entrée dans la vie de ce cancérologue admiré, père à la fois présent et absent, partagé en tout cas entre deux familles, deux foyers.

Le passé stagnait comme une poix noire sur les branches écartelées de cette famille qui n’existait comme telle que parce qu’il y avait tenu sa place ; et le moins que l’on puisse dire, c’est que la chose n’avait pas dû être de tout repos : je comprenais qu’il fût si fatigué maintenant. » (P. 36.)

Deux fratries et quatre enfants, qui vivent très différemment l’extrême vieillesse, la maladie et la mort, comme autant de miroirs de leur relation au Père, de leur représentation d’eux-mêmes, de leur rapport à la vie et donc à la mort.

Sous le regard impuissant du vieillard, les personnalités se révèlent, les ressentiments s’exacerbent. La dureté de Sylvie, la fille aînée qui a marché dans les pas de son père en choisissant la même spécialité en médecine, tolère du bout des lèvres la présence intruse de ce fils, comme la maîtresse l’était dans le foyer légitime. Elle jalouse ce petit dernier qui faisait la fierté de son père lors de son entrée à Polytechnique et elle se console en voyant qu’il n’aurait rien fait depuis. L’autre sœur, Anne-Marie, trouve son réconfort dans une “tambouille spirituelle”, un “catéchisme fourre-tout” (p. 130) de “néopaïens noyés dans leur nombril qui revisitent leur passé en “pleine conscience”” : “sa jeunesse lui apparaissait dans la fausse et fielleuse lumière rétro projetée par notre époque ingrate sur les chefs de famille à l’ancienne mode” (p. 134). Quant au frère aîné, Stéphane, meurtri de n’avoir été reconnu que quelque temps après sa naissance par ce père incapable de quitter son épouse, “il s’est fait philosophe, c’est-à-dire qu’il hausse les épaules avec un sourire de sage” (p. 83).

Seul le narrateur passe du temps en compagnie de ce vieillard muet qu’il faut soigner, occuper, laver, essuyer. Aucune des difficultés, des douleurs, des contradictions qui s’agitent dans ce dernier fils ne nous est épargnée. Tantôt admiratif de ce que son père accepte avec stoïcisme son trépas à venir, il finit par lui reprocher son silence : “Au fond, je crois que s’il s’en accommodait si bien, de ce silence, c’est parce qu’il m’avait déjà dit tout ce qu’il avait à me dire.” (P. 39.) Il se reproche son désir de vivre, ses absences loin du mourant qui, décidément, met trop de temps à mourir. “Son détachement me pesait trop désormais, ma résignation n’avait pas tenu, des espoirs insensés m’étaient revenus avec les beaux jours. Et plus il s’effaçait dans le silence, plus mes bouffonneries m’éloignaient de lui.” (P. 72.) Tour à tour touché par l’homme qu’a été son père, dégoûté des basses besognes à accomplir quand on s’occupe d’un malade, tiraillé entre profiter des derniers moments ensemble et l’incommensurable besoin de profiter de sa propre jeunesse, le narrateur vit, comme il peut, le sentiment de cette mort à venir.

Avec une écriture simple, stylistiquement sans faille, Pierre Guerci couvre de mots l’indicible douleur de voir la mort arriver, de la côtoyer pendant des jours, des semaines, des mois. Peut-être ce voile du langage est-il encore un moyen de tenir à distance une réalité difficile à voir. “Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement”, écrivait La Rochefoucauld (Maximes, 26). L’écriture et la fiction sont sûrement un des plus profonds moyens pour tenter d’entrevoir, et de comprendre, notre finitude.

Marc DECOUDUN
contact@marenostrum.pm

Guerci, Pierre, “Ici-bas”, “Gallimard”, “Blanche”, 14/01/2021, 1 vol. (199 p.), 18,00€

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