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Intrigue en Égypte

De la campagne d’Égypte à l’Empire, du Louvre au Caire, le dernier roman d’Adrien Goetz nous entraîne dans les secrets dynastiques de l’histoire de France.
Avec quelle facétie et quel culot s’amuse-t-il à construire et déconstruire les mythes qui constituent notre histoire ! La conquête de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant dans Intrigue à l’Anglaise, le temple de la monarchie française dans Intrigue à Versailles, le poncif littéraire français dans Intrigue à Venise, la part d’ombre dans la vie de Monet dans Intrigue à Giverny. Ce cinquième opus des enquêtes de Pénélope s’empare de Napoléon durant la campagne d’Égypte.
Enfin parvenue au département d’égyptologie du Louvre, Pénélope, accompagnée de Wandrille, est happée par le mystérieux vol d’une bague de Néfertiti qui aurait appartenu à l’empereur. Quel secret renferme cet anneau, capable de menacer les Bourbons ? L’enchevêtrement d’intrigues, l’habileté de l’auteur à tisser le vrai et le faux est toujours remarquable.
Le rêve égyptien, le mirage oriental, le règne glorieux de Napoléon : que d’images suscitent-ils en nous ! Adrien Goetz les rassemble, les façonne, et si l’intrigue historique se révèle plus échevelée que celles des précédents romans, l’attachement que le lecteur y a développé pour le couple d’enquêteurs attire toutes les indulgences. Quelle ne soit pas la meilleure intrigue de la série, soit ; cela arrive même aux auteurs les plus prolixes. Tous les autres ingrédients qui nous ont fait aimer et rire dans les enquêtes de Pénélope restent vifs et résonnent avec notre temps : l’humour, omniprésent, et les alcôves du plus grand musée du monde que l’on déguste avec gourmandise.
Il y a l’inspection annuelle du plus célèbre tableau du Louvre, La Joconde, qui rassemble autour de ses soins une cour de conservateurs et d’invités prestigieux satisfaits de leurs privilèges. Il y a la gentille dérision touchant le père de Wandrille, devenu à l’étonnement général ministre de la culture. Et puis, cette scène incroyablement politique : l’invasion du Louvre par les Bottes vertes ! Ce que l’on pouvait lire comme une satire, presque lassante, offre une des scènes les plus significatives et les plus belles. Les agriculteurs révoltés, après qu’ils ont abattu une porte de chêne le jour de fermeture, sont arrêtés par le discours de la présidente-directrice du musée, qui les invite à la suivre dans une visite commentée. En accomplissant son devoir de conservatrice, elle se montre fraternelle. Plutôt que de prendre les manifestants de haut avec « cinq minutes de cours de sixième » (sic page 47), elle leur apporte de l’humain, elle ouvre des perspectives. Comment ne pas relier ce profond plaisir anthropologique d’écouter des histoires à la nécessité d’ouvrir les musées ? La culture pour tous, dont nous sommes privés depuis plusieurs mois, certains en sont privés tout court.
Les récits d’Adrien Goetz sont à l’origine de cette curiosité, cette envie de culture et d’art. Avec le don d’un académicien, ce professeur d’histoire de l’art nous intéresse à ce qui n’intéresse personne. « L’histoire de l’Égypte ne s’est pas achevée avec Cléopâtre.  » (p. 82.) Si nous ne pouvons pas rejoindre avec Pénélope le chantier de fouille égyptien de Baouît, nous pouvons toujours nous plonger dans les salles du Louvre. Piqué dans notre curiosité et notre orgueil, nous voudrions comprendre avec elle que « la reconstitution de l’église sud de Baouît est tout aussi spectaculaire, aussi importante pour l’Histoire, aussi belle dans sa simplicité et son raffinement, une forme de perfection, un lieu de recueillement ». (p. 84)
Finalement, passer un bon moment de lecture, modifier notre regard sur le monde, susciter notre curiosité artistique, n’est-ce pas cela, la littérature ?

Goetz, Adrien, « Les enquêtes de Pénélope Intrigue en Egypte », Grasset, 07/10/2020, 1 vol. (296 p.), 19,50€

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Intrigue à Venise

Venise ! Venise est un motif littéraire, qui s’étudie parfois à l’université. Tout a été écrit, tous les auteurs y sont passés, Rousseau, Casanova, Musset, Flaubert, Aragon, Gracq, Hemingway, Mann, Hesse, Rilke… et tous ont été vaincus par cette charmante Atlantide, envoûtés par la lumière de ses canaux, les couleurs de sa musique (vivaldienne), ensevelis sous les œuvres d’art dont la cité a été parée comme une courtisane.
C’est le décor de la troisième enquête de Pénélope dans cette Intrigue à Venise. Après avoir démêlé les nœuds de la tapisserie de Bayeux dans son Intrigue à l’anglaise, distingué le vrai du faux dans l’Intrigue à Versailles, la jeune conservatrice du patrimoine découvre enfin la Cité des Doges. Alors qu’elle trouve un chat sacrifié au pied de la statue équestre du condottiere Colleoni qui domine le campo Santi Giovanni e Paolo, elle lit ce funeste avertissement : « Tous les écrivains français de Venise seront des chats si le cheval de l’île noire ne rentre pas à l’écurie ». Aidée par son éternel fiancé, le fougueux journaliste Wandrille, elle s’embarque dans une course folle dans l’histoire de l’art pour éclaircir le meurtre de la première victime, un académicien amoureux de Venise. Tous les écrivains germanopratins sont en émoi !
Il faut du talent pour affronter les poncifs éculés sur la Sérénissime, presque un morceau de bravoure, ou un grain de folie. Adrien Goetz conjugue les deux en s’inscrivant dans deux autres genres littéraires : le roman policier à l’Agatha Christie et le roman historique. Le jeune couple rappelle Tommy et Tuppence Beresford, par leur intrépide amateurisme éclairé et l’art de se mettre dans d’impossibles situations. Chaque aventure permet surtout de traverser l’histoire, la grande et la petite, de redécouvrir des détails oubliés de tous ou des récits que tout le monde connaît, avec la distance et l’humour d’un narrateur qui semble toujours savoir de quoi il parle.
Les clichés ? L’auteur joue avec, il s’en joue ; les uns après les autres, il les enfile comme des perles pour mieux les tenir à distance, une distance à la fois aimable et ironique, qui caresse ses personnages et la vie littéraire française. Le grand plaisir de l’Intrigue à Venise se récolte dans ces pages gentiment moqueuses sur ces vieux académiciens qui se jalousent, gardiens d’un temple suranné, moqués mais enviés. « […] Il avait peut-être trop bu… – Les écrivains sont entraînés, avant d’en saouler un… » (p. 113). Pour paraphraser le narrateur, la vie littéraire vue par Adrien Goetz est une comédie (p. 206).
Venise. Venise ! Comment écrire encore sur Venise, après Rousseau, Casanova, Musset… ou plutôt, comment ne pas écrire sur la Sérénissime ? Les images du film de Visconti se superposent à notre regard ; les mots de Chateaubriand, dans l’admirable Livre sur Venise, s’imposent à notre état d’âme : « Votre ciel voluptueux, la vénusté des flots qui vous lavent, me trouvent aussi sensible que je le fus jamais ».
Adrien Goetz s’acquitte avec un esprit tout voltairien (que l’on confond parfois – à tort – avec l’esprit français), une plume alerte et ludique, de cette marotte vénitienne des Immortels.

Goetz, Adrien, « Les enquêtes de Pénélope Intrigue à Venise », Grasset, 07/03/2012, 1 vol. (313 p.),18,50€

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Intrigue à Giverny

De Versailles à Venise, de Guillaume le Conquérant à Monet, Adrien Goetz a le talent certain de promener son lecteur dans le labyrinthe de l’histoire des arts, des œuvres les plus prisées à celles moins connues. Cette fois-ci, Pénélope s’intéresse à Monet. À la suite d’un dîner peu protocolaire au musée Marmottant-Monet, l’une des invitées, spécialiste du peintre impressionniste, est découverte assassinée. Une autre disparaît. La vie de Monet se trouve au centre de l’enquête, alors qu’une de ses toiles réapparaît opportunément pour être offerte en cadeau au couple princier de Monaco dont le mariage se prépare. Et si cette aventure éclairait les zones d’ombre de la vie du peintre et expliquait la fidèle amitié avec Georges Clemenceau ?
Chacune des enquêtes de Pénélope est vraiment fascinante. Les personnages récurrents, en particulier Pénélope et Wandrille, sont attachants, touchants même, mêlant leur vie amoureuse à celle de détectives amateurs. Le lecteur, complice, les accompagne dans ces visites : si la conservatrice du patrimoine en impose, Wandrille n’est pas en reste. Et surtout, les pages sur les œuvres ne sont jamais lourdes ni didactiques comme celles que l’on trouve chez Dan Brown qui donnent l’impression de lire un article de Wikipédia. On reconnaît l’habileté du professeur d’histoire de l’art Adrien Goetz, membre de l’Académie des beaux-arts. Le narrateur se montre ludique, sans pédanterie, emportant davantage l’adhésion du lecteur curieux, celui qui interrompt sa lecture pour vérifier un nom ou une œuvre sur son téléphone, et qui se réjouit des nombreux éclairages apportés dans les remerciements.
Et puis, comme dans chaque histoire, on se délecte de découvrir les coulisses des musées. Au moindre des châteaux que je visite, la curiosité m’entraîne à envier toutes ces portes dérobées empruntées par le personnel, ces couloirs, ces pièces en attente de restauration… Bien sûr, c’est de la fiction ; la féconde imagination d’Adrien Goetz nous amuse par ses facéties, ses jeux de mots plus ou moins adroits qui soulèvent toujours un sourire. Les lieux, les noms et les fonctions se croisent, on croit déceler des personnalités, ou des compositions. Caricaturales parfois, ces recompositions de personnages nous semblent d’autant plus vraies qu’elles nous amusent. Répétons-le : ces romans sont drôles ! Mais comment ne pas croire, dans les premières pages, durant la soirée au musée Marmottant-Monet, à la présence de Dorothée, idole de toute une génération, dont le nom est Frédérique Hoschedé. Hoschedé, le nom du premier époux d’Alice Monet…
Il y a des livres qui nous entraînent à en ouvrir d’autres pour satisfaire l’inextinguible soif du désir. Refermer un roman d’Adrien Goetz, c’est regretter encore plus la fermeture des lieux culturels, car il attise ce même désir de découvrir, voir ou revoir ces œuvres exposées dans nos formidables musées. Il dessille notre regard en donnant à voir ce que nous n’aurions pas toujours su déceler nous-même. Le travail de l’artiste réside dans ce génie-là aussi, comme l’affirme Pénélope :  » […] Monet perdait la vue et […] avec une énergie sublime il a tenté de peindre un autre monde, un monde au-delà du visible, et qu’il a inventé une abstraction lyrique. […] Tout aveugle est un voyant. C’est Homère, le poète qu’on dit aveugle qui crée son monde, comme un devin…  » (p. 124).

Goetz, Adrien, « Les enquêtes de Pénélope Intrigue à Giverny », Grasset, 02/04/2014, 1 vol. (296 p.), 18,50€

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Marc DECOUDUN
contact@marenostrum.pm

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