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James Alison est gay. Cette information banale pourrait être sans conséquence pour un laïc (et nous savons tous que ce n’est jamais ou presque le cas). Elle l’est moins dans l’enseignement doctrinal de l’Église catholique vis-à-vis de l’homosexualité. Or, James Alison est un prêtre catholique. Spécialiste de René Girard, il enseigne la théologie à Madrid. Fils d’un homme politique conservateur et ministre de Margaret Thatcher, son parcours au sein de l’Église a connu de nombreux soubresauts dont on mesure qu’ils ont dû être violents. En juillet 2017 cependant, le pape François est personnellement intervenu pour confirmer son sacerdoce.
Ceux qui se sont le plus confrontés à une lecture intime et intelligente d’un texte, dit sacré, savent que l’interprétation est plus enrichissante qu’une lecture littérale. L’importance de l’anthropologie girardienne, fondée sur la violence et le sacré, permet d’éclairer l’enseignement théologique de James Alison. Il ne s’agit pas de réconcilier, de concilier ni de négocier la sexualité avec le dogme, en l’occurrence l’homosexualité avec l’Église catholique. Il s’agit d’éclairer les textes avec ouverture, liberté et plaisir, sans entrave. Le fanatisme religieux enchaîne ; la foi, elle, devrait toujours être libératrice. Quand elle conduit à l’exclusion, au rejet de l’autre, au nom d’une prétendue norme, alors peut-être devrions-nous descendre en nous-mêmes et entendre ou relire le message de Jésus. “La vision de Girard nous aide à nous débarrasser des idoles qui nous empêchent de percevoir la dynamique interne de la révélation délibérée rendue manifeste par la façon dont Jésus a vécu sa vie et sa mort.” (P. 223.)
James Alison propose une “méthode théologique” (p. 35) pour lire les textes, ce qu’Olivier Py, dans sa préface, résume humblement : “Qui suis-je pour juger de qui vit ou ne vit pas l’Évangile ? Voilà ce que tout chrétien doit se dire” (p. 10). À quel moment est-ce que je me suis conduit comme le Pharisien ? À quel moment est-ce que j’ai arrêté de m’ouvrir au monde, à l’autre, afin seulement de préserver ma vision du monde, mon point de vue ou celui de mon groupe ? Quand dans ma vie suis-je devenu comme les Pharisiens, tellement aveuglés par les idées apprises, intériorisées, répétées, que même devant le miracle de Jésus rendant la vue à un aveugle, ils ne Le voient pas (Jn, 9) ? Pire, aucun ne sent Sa présence, aucun ne se rend compte de la Vérité qui sort de la bouche de Jésus. James Alison n’est pas dogmatique ; il interprète. La question n’est pas de savoir si les Pharisiens avaient effectivement tort, mais d’être tellement persuadé d’avoir raison que toute remise en questionnement du système devient impossible. Là réside la subversion du message christique : de la même manière que Socrate reconnaissait qu’il ne savait rien, demeurer ouvert à la Présence est le moyen d’entretenir une conversation vivante, accueillante, avec des textes dont l’interprétation ne doit jamais scléroser le sens et la richesse. “C’est précisément parce qu’ils s’accrochent à un ordre qu’ils pensent devoir défendre que les membres bien-pensants du groupe, convaincus qu’ils voient, deviennent aveugles” (p. 51). La littéralité du texte ne peut être défendue pour être rejetée quand cela nous arrange (les interdits alimentaires (Lv 1 ; 11 ; Dt 12 ; 14) ; l’esclavage (Lv 25, 44-46)). “L’effondrement du “naturel” n’est pas l’effondrement de la croyance dans la création, c’est un moyen de libérer l’espace humain de l’idolâtrie violente, cela rend visible la douceur infinie du créateur et son invitation à participer à cette aventure”. (p. 159)
“La foi au-delà du ressentiment” offre un dialogue lumineux avec les textes où chacun est amené à se retrouver. James Alison renverse les polarités en faisant de l’identification avec les minorités, notamment les LGBT+, un outil, “un voyage inachevé dans la découverte de l’être” (p. 29) qui puisse fonder “une théologie pour le IIIe millénaire” (p. 65). Car son ambition, si c’en est une, n’est rien moins que cela. Redéfinir les contours d’une théologie, d’une pastorale vivante, qui permettent la vie en fraternité. James Alison souligne, explique, détaille le projet subversif du message de Jésus, et même, ce qui peut paraître plus étonnant, de l’Ancien Testament. Une nouvelle anthropologie, chaleureuse, inclusive, en perpétuel mouvement se dessine.
Au-delà de la lecture girardienne, la notion de “fraternité” est bien la clef que James Alison nous exhorte à utiliser pour comprendre l’enseignement christique. Déjà dans la Genèse (4, 9-10), la question de Dieu à Caïn ne pouvait que trouver un écho dans nos cœurs : “Caïn, qu’as-tu fait de ton frère ? “. Que faisons-nous de nos frères, comment considérons-nous l’autre ? L’humanité fraternelle de Jésus, celle à laquelle aspire Alison, n’est pas sélective : elle est inclusive. Envisager le lien qui nous relie à l’autre sous le prisme de la fraternité, permet d’entrer progressivement dans un monde nouveau, loin de nos préjugés, de nos peurs, de nos ressentiments.
La beauté de ce livre, fruit d’une exégèse rigoureuse et intelligente, non dogmatique, ne peut que laisser admiratif le lecteur. L’auteur n’oppose pas, il ne polémique pas. Il ne condamne pas les bons et les méchants. Il se situe déjà au-delà. Au-delà de la colère, au-delà du ressentiment. “C’est le centre mystérieux de la foi chrétienne que celui ou celle qui se trouve être cette poudrière herméneutique sacrificielle devient celui ou celle qui raconte, non comme une accusation mais comme un pardon, l’histoire de ce qui s’est réellement passé. ” (p. 158.) James Alison invite à une lecture ardente de la Bible, qui pourrait alors placer l’Église, non du côté du conservatisme dogmatique, mais dans un véritable accueil que le message christique annonce.

Marc DECOUDUN
articles@marenostrum.pm

Alison, James, “La foi au-delà du ressentiment : fragments catholiques et gays”, traduit de l’anglais par Guy Laperrière, avec la gracieuse collaboration de Bernard Perret – préface de Olivier Py, postface de Anne Lécu, Le Cerf, 1vol (336p), 01/04/2021, 22,00€

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