Paul Giro, Joe Bousquet, d’une mort l’autre
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Joe Bousquet, l’invention d’un écrivain immobile

Paul Giro, Joe Bousquet, d’une mort l’autre. Biographie 2/3. Mourir ? (1918-1939) , Éditions Claire Paulhan, 30/03/26, 632 pages, 32€

La balle qui atteint Joe Bousquet le 27 mai 1918 ouvre une autre vie autant qu’elle clôt la précédente. En 2025, le premier tome de Paul Giro avait fait événement par la probité d’une enquête entièrement vouée à défaire la légende héroïque ; voici la deuxième pierre de l’édifice. Un volume d’une ampleur peu commune dans la biographie française récente, qui restitue jour après jour les vingt et une années pendant lesquelles le grand mutilé fabrique, dans sa chambre de la rue de Verdun, l’écrivain qu’il deviendra. La grandeur de l’entreprise tient à ce qu’elle n’épargne ni le corps ni les illusions.

Sangler le corps, désarmer la guérison (1918-1924)

Là où le volume précédent avait restitué la véritable physionomie du jeune officier blessé d’une balle allemande le 27 mai 1918, le présent tome relève le défi d’élargissement.

Le premier mouvement couvre les six années où l’espoir d’une guérison, longtemps entretenu par les médecins et par la famille, se défait jusqu’à rendre impossible la fiction du retour à la marche. Paul Giro y déploie une chronique presque clinique de cette déprise. À Ris-Orangis, à l’hôpital Johnstone-Reckitt, les chirurgiens anglo-américains n’opèrent pas Joe Bousquet : non par impuissance, comme la légende l’a longtemps répété, mais parce que l’examen les conduit à juger l’intervention inutile. De là, le blessé passe par Toulouse, au Caousou, puis par l’hôpital mixte de Carcassonne ; les cures de Lamalou et les séjours à Villalier précèdent l’installation, en octobre 1920, au 19 de la rue de Verdun. Les médecins, le père au premier rang, multiplient les harnachements ; on le sangle dans un appareil orthopédique qui le tient debout, vacillant. La formule la plus juste sur cette mise en scène est de lui : “habillé en langouste nickelée, un paralytique marche”. Paul Giro lit ces tentatives comme une mascarade pieuse, à laquelle l’orgueil seul met un terme ; quand Joe Bousquet jette plus tard à Marcel Jouhandeau cette phrase étranglée, “La guérison ! quelle misère”, la guérison cesse d’être une promesse pour devenir une fiction familiale.

À l’épreuve médicale s’ajoute l’impasse amoureuse. Le précédent volume avait laissé Marthe Marquié au bord du gouffre, divorcée et fidèle trop tard ; ici, le biographe expose comment Joe Bousquet, incapable d’aimer une femme qu’il devrait fuir, l’enserre quatre années durant dans un “vieux ménage” qui ne se conclura jamais. Il l’évite, la rappelle, lui écrit qu’elle fut “la plus belle page de [sa] vie” et lui interdit aussitôt de revenir. La séparation s’opère sans qu’aucune des parties ne la prononce, par l’érosion d’une langue devenue stratégie d’évitement.

L’année 1922 marque un autre seuil. Joe Bousquet reçoit ensemble Les Nécessités de la vie et les conséquences des rêves de Paul Éluard et Le Pont traversé de Jean Paulhan ; il datera plus tard cette double découverte de 1920 ou de 1923, par l’effet d’un brouillage mémoriel que Paul Giro corrige à la lettre. La métaphore que tend le biographe est belle : il compare l’effet de ces deux livres à une explosion atomique sous-marine, dont la déflagration mettra dix ans à remonter à la surface. Jean Paulhan occupera la place centrale dans cette correspondance qui sera, chez Joe Bousquet, l’œuvre dans l’œuvre.

Tisser la chambre, perdre l'ami (1925-1934)

Le deuxième mouvement reconstitue l’enracinement à Carcassonne d’un écrivain encore sans œuvre publiée. Paul Giro rétablit une chronologie longtemps disputée et noue chaque date à un visage.

Dès octobre 1920, Joe Bousquet et un jeune normalien venu de Bugarach, Louis Estève, agrégé de philosophie, habitent à cinq cents mètres l’un de l’autre, rue de Verdun. On avait peint au premier ce nouveau venu comme un sabre rouillé ; on dépeignait au second l’éclopé en “officier droit comme une hampe de drapeau”. Tout les opposait sur le papier ; les pages que Paul Giro consacre à leur amitié, presque gémellaire, forment l’un des plus précieux foyers du volume. L’anecdote de la simple jaquette, par laquelle Louis Estève monte au lycée prononcer un discours iconoclaste en octobre 1921, ne fait que sceller une intimité déjà nouée. Plus de dix années durant, ils traduiront Shakespeare ensemble et compareront les versions du Narcisse de Paul Valéry.

Autour de la chambre se met alors en place ce que le Carcassonnais nommait son “espace arachnéen”. Quelques noms en mesurent la densité : René Nelli, Ferdinand Alquié, René Gaillard, le futur cinéaste André Cayatte (alors poète de vingt ans), bientôt Carlo Suarès rencontré à Pâques 1929, et toujours en filigrane les Parisiens, Paul Éluard d’abord, Jean Paulhan ensuite. La revue Chantiers (lancée à Carcassonne en 1928), les Cahiers de l’Étoile de Carlo Suarès, les Cahiers du Sud de Jean Ballard deviennent les vitrines où Joe Bousquet s’invente une signature. Paul Giro consacre des pages d’une ironie fine au moment où l’amitié avec Jean Paulhan commence par une brouille : nous sommes à l’automne 1927, le directeur de La NRF vient de moquer publiquement les surréalistes sous le pseudonyme de Jean Guérin ; Paul Éluard a répliqué par une lettre d’injures restées fameuses (“sale con”, “style de morpion”, “Légion d’honneur de merde”) ; le Carcassonnais prend le parti des amis et se fâche presque avec celui qui deviendra son plus fidèle correspondant. Le mérite du biographe est de redonner à ces escarmouches leur consistance d’enjeux esthétiques.

Vient le pivot affectif autant que critique du volume : la liaison avec Ginette Conquet, ouverte à l’automne 1929 et fracassée le lundi 14 avril 1930 par les aveux de Louis Estève. Le philosophe ami a séduit la jeune maîtresse, qu’il instruisait dans son cabinet. Paul Giro reconstruit la scène à partir des lettres inédites du blessé, avec une attention minutieuse à la “ruse féroce” qu’il déploie pour faire parler le séducteur. C’est dans le même climat, à Villalier, sous l’effet de la cocaïne que James Ducellier procure avec les Bugatti et le charbon, que Joe Bousquet expérimente ce qu’il appelle ses “parties de tennis” avec son propre cœur ; il en sortira, des années plus tard, cette terrible phrase confiée à Carlo Suarès après la mort d’Estève : “Sa mort est justement celle que me préparaient mes excès de cocaïne ; il est mort pour m’empêcher de mourir.” Le manifeste Voie libre, écrit à quatre mains avec Carlo Suarès, paraît le 30 juin 1930 dans une indifférence presque complète : un fiasco éditorial, juge le biographe. Trahison intime et échec public coïncident, ce qui chez tout autre eût brisé l’élan. Au printemps 1931, pourtant, la prestigieuse Commerce, dirigée par la princesse de Bassiano et secrètement conseillée par Jean Paulhan, accepte “L’ombre d’une ombre”, court texte rédigé “au galop” un soir d’octobre 1930 et justement inspiré par la jeune femme infidèle. “Un coup de veine inouï [a fait] choisir un de mes textes […] par la revue la plus fermée […] de toutes” : Joe Bousquet transforme alors l’humiliation amoureuse en matière de prose, et c’est l’un des plus beaux moments d’intelligence biographique de Paul Giro.

La douleur écrasante et le resssucité (1935-1939)

Trois années, trois livres en chantier simultané : La Tisane de sarments (1936), Iris et Petite Fumée (1939), Le Passeur s’est endormi (1939), auxquels s’agrège le manuscrit du futur Mal d’enfance. Paul Giro fait coïncider cette averse éditoriale (le mot est de Joe Bousquet) avec l’une des périodes les plus éprouvantes de son existence ; le paradoxe nourrit la partie la plus dense du volume.

La mort brutale de Louis Estève, le 24 novembre 1933, laisse une “douleur écrasante” dont le livre suit les effets différés. L’affection se déplace vers Marcel Jouhandeau, puis vers Jean Paulhan dont la première visite à Carcassonne, à la fin de janvier 1939, est l’un des moments les plus saisissants du livre. “C’était un homme qui n’avait pas eu besoin de me connaître pour devenir mon ami”, note Joe Bousquet dans le carnet ouvert pour la circonstance et qui paraîtra en 1973 sous le titre Mystique. Paul Giro rétablit ici, à partir des manuscrits préparatoires, une chronologie que l’édition posthume de Mystique avait laissée confuse.

La rencontre avec André Gide, les 17 et 18 juin 1937, ne fonde pas la trajectoire de Joe Bousquet, mais elle en précipite la conscience. François-Paul Alibert, vieil ami carcassonnais du Maître, avait jalousement gardé pour lui ses visites durant des années ; Joe Bousquet patiente, et finit par recevoir l’écrivain dans la chambre de la rue de Verdun. “André Gide est bien le plus grand esprit qui soit au monde”, écrit-il à Suzette Ramon dès le 19 juin 1937, formule qu’on accueille avec un sourire chez un homme d’ordinaire plus retenu. Le biographe restitue cet enthousiasme sans céder à la vulgate carcassonnaise qui en fait un sommet inégalé : Gide n’a pas changé la vie de Joe Bousquet, il a confirmé une trajectoire.

Dès avril 1939, Joe Bousquet avait annoncé à Jean Paulhan, “d’une main tremblante, le front encore en sueur“, qu’il s’était sevré de l’opium pour entrer dignement à La NRF : “Je m’étais juré, si je devais connaître le bonheur de travailler avec vous, de vous apporter un collaborateur intact et arraché de fraîche date à l’opium.” Paul Giro restitue avec un sens du paradoxe ce qui suit, où Paulhan, comme s’il jouait avec son nouvel ami, lui offre quelques jours plus tard une pipe à opium rapportée de Madagascar par un ami chinois ; le Carcassonnais, qui s’était cru sauvé, “se fixe à quatre pipes par jour” dans le nouvel instrument. L’opium, chez Joe Bousquet, n’est ni vice ni ornement décadent : c’est le régime quotidien d’une douleur médullaire qui ne se traite pas autrement, et le matériau d’une écriture nocturne qui ne se ferait pas sans lui. La biographie en tient le compte avec une justesse rare, là où la légende avait préféré le silence.

À la fin de ce volume, la chronologie se resserre brutalement. Paul Giro reconstitue jour après jour ce que Joe Bousquet appelle son annus horribilis, l’année 1939 : crise rénale au printemps, intersignes (un mégot tombé sur les draps, un incendie circonscrit “avec un bol de lait”), nouvelles mortuaires en cascade (Oscar Milosz en mars, le second enfant des amis Durand en avril, Paul Éluard qu’on croit perdu en mai), enfin la perquisition pour usage d’opium menée le 7 octobre 1939 par “cinq individus graves et pourvus de laideurs et de disgrâces variées”, sur information transmise par le Parquet de Marseille. La scène vaut par son incongruité documentaire et par la violence administrative qu’elle révèle ; on y voit le grand mutilé fouillé “comme une armoire”, ses lettres décachetées par un magistrat goguenard. Paul Giro tire de ce minuscule fait divers une page éclatante sur ce que valent, au moment où l’Europe bascule, la dignité d’un homme et le secret d’une chambre.

Le volume se clôt sur une décision qui rétablit la chronologie exacte d’une légende. On répétait depuis trop longtemps que Joe Bousquet vivait dans une chambre aux volets toujours clos depuis 1918 : Paul Giro montre que ces volets ne se fermèrent définitivement qu’en décembre 1939, “comme si elle inaugurait une ultime période de son existence”. Sur le seuil du tome trois, le Carcassonnais a dix années encore devant lui ; la lampe de chevet allumée derrière les contrevents éclaire moins une prison que l’atelier d’un dernier acte. Le titre du dernier chapitre, “Un ressuscité”, n’a rien de métaphorique : il consigne la persistance d’un survivant qui s’obstine à ne pas mourir, sous l’épigraphe d’une lettre à Jean Paulhan, “Maintenant, de toutes mes forces, je veux ne pas mourir”.

Cette vague, et la suivante...

L’entreprise de Paul Giro relève d’un genre que les lettres françaises ne pratiquent plus assez : la grande biographie d’écrivain, méthodiquement documentée, narrativement construite, dépourvue d’amphigouri psychologisant. Le tome premier avait défait la légende du lieutenant héroïque ; ce deuxième volume défait celle du gisant, avec une autorité tranquille et avec une intelligence des œuvres dont chaque chapitre tire son timbre.

Reste à patienter pour le tome trois, qui paraîtra l’année prochaine et mènera Joe Bousquet par la zone libre, la Résistance carcassonnaise et la nuit ultime, jusqu’à sa mort en 1950. On referme ce deuxième volume avec la certitude tranquille d’avoir entre les mains la plus grande et la plus belle biographie qui aura été consacrée à Joe Bousquet, et le désir presque physique de rouvrir aussitôt le poète, de relire La Tisane de sarments ou Iris et Petite Fumée à la lumière neuve que Paul Giro leur rend. Le Carcassonnais avait trouvé la phrase qui dit tout ce que cette œuvre attend de nous : “Toujours la même vague nous rapporte ce que la vague avait emporté.” Le second tome de Paul Giro est cette vague, et l’on attend la suivante.

 

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