Gonzague Espinosa-Dassonneville, José de San Martín. L’autre libertador, Passés Composés, 26/03/2026, 304 pages, 24€
« Il n’y avait presque rien et il a fait presque tout ». C’est par ces mots qu’André Malraux inaugure en 1960, dans un vibrant discours dont il a le secret, la statue de José de San Martin à Paris. Le bouillant ministre de la culture ne s’y trompe pas en stigmatisant l’énergie et la puissance de persuasion du héros de l’indépendance des pays du sud de l’Amérique.
L’autre « libertador »
Gonzague Espinosa-Bassoneville nous avait conquis dans son précédent ouvrage traitant des indépendances hispano-américaines, texte que nous avions eu la chance de chroniquer. Dans son dernier opus, référence biographique de haute qualité, il rentre dans le vif du sujet en exposant la vie exemplaire de l’un des plus grands héros révolutionnaires.
Dans son propos, il ne se contente pas de nous conter la vie aventureuse de cette gloire américaine. Au fil de l’eau, il nous apprend les arcanes des révolutions du début du XIXe siècle, avec tout ce qu’elles transmettent de réussites et d’échecs.
Si l’histoire a bien voulu s’imprégner de figures comme Georges Washington ou Simon Bolivar, il est bien temps de faire connaître au plus grand nombre la carrière du « libertador ».
Un espagnol américain
Né en Argentine d’un officier de la couronne, le jeune José est destiné à suivre la même voie que son géniteur, à moins qu’il ne se voue à porter la soutane. Lui et ses frères optent pour l’uniforme en retournant en Espagne pour suivre leur père. Ce dernier, brillant officier et administrateur, effectue une belle carrière et ses enfants sont fascinés par les exploits paternels.
San Martin embrasse le métier des armes à douze ans comme cadet. Il est immédiatement mis à contribution par la monarchie et participe aux prises d’Oran et de Melilla avant de combattre les Français en 1793 dans les Pyrénées-Orientales. Là, le général en chef Ricardos le remarque et l’encourage à poursuivre son ascension sur le chemin de l’excellence.
Sous les armes royales
Durant plus de 10 ans, notre homme va gravir les échelons de la hiérarchie, au service du roi d’Espagne. Ce n’est pas sans une certaine inquiétude qu’il côtoie parfois les dessous du pouvoir absolutiste et ses frasques, lui laissant un arrière-goût de fiel. Secrètement, il en vient à admirer les avancées libérales du consul Bonaparte.
Son pays étant en guerre contre la Perfide Albion, il la combat avec vigueur et tombe deux fois prisonnier des Anglais. En 1808, lui et ses frères apprennent avec stupeur que leur souverain est déposé par Napoléon, qui installe sur le trône des rois catholiques son frère Joseph. Prenant le commandement de son régiment, San Martin bataille contre l’ennemi tandis que l’un de ses frères choisit le parti des Français.
Jusqu’en 1812, désormais cantonné à Cadix où siège la junte espagnole, il vit de près les atermoiements et les joutes verbales auxquels se livrent les « responsables » d’une nouvelle Espagne. Las de ces fourberies, il obtient un congé en 1812 pour s’occuper de ses « affaires » en Argentine.
« Buenos Aires, nous voici ! »
À peine débarqué en Amérique, le jeune officier se fait le chantre de la liberté et de la démocratie. Son but devient unique, libérer les vice-royautés de leur carcan espagnol et leur faire atteindre la liberté. Se jetant à corps perdu dans sa quête, il est rapidement adoubé par les libéraux qui lui confient le commandement de ce qui deviendra « l’armée des Andes ».
La lutte commence dès son arrivée. La situation, d’une extrême complexité, mélange les cartes. Aux exigences des voisins portugais du Brésil, s’ajoutent les spécificités géographiques. Les grands chefs s’allient ou se font des croche-pieds pour profiter d’une situation qui leur permettra de titiller leur ego. San Martin, loin de ces manigances, s’entoure d’amis indéfectibles, comme O’Higgins au Chili ou Sucre au Pérou. L’expérience militaire de notre héros, jointe à un rare esprit de sacrifice, mène des révolutionnaires, et ce malgré de sévères défaites, sur le chemin de la victoire. Qu’importent les soldats recrutés de force, qu’importent les milliers de morts, son objectif unique est la libération de la tyrannie espagnole.
Pour y parvenir, il n’hésite pas à faire front commun avec des aventuriers britanniques, qu’il méprise, ou des anciens ennemis français qui débarquent pour l’appuyer.
Clair-obscur
Si la légende du « libertador » se construit jour après jour, elle occulte le côté sombre du personnage. D’une santé plus que précaire, San Martin, opiomane, entre dans des colères homériques au cours desquelles son jugement est obéré. À ces moments, toute critique peut se solder par de terribles représailles. Lors de ses campagnes, les exécutions, si elles ne sont pas nombreuses, n’en restent pas moins cruelles. Voulant « américaniser » sa quête, il n’hésite pas à engager de nombreux Indiens qui se désintéressent du but à atteindre, sachant par avance qu’ils seront de toutes les façons les grands perdants de l’affaire.
Mal armés, utilisés comme bête de somme, ils décèdent par centaines lors de la traversée des Andes, ne suscitant que peu de compassion. San Martin, non content de « libérer » les peuples, a une idée fixe : chasser la tyrannie du Pérou. Persuadé du bienfait de son action, doué d’un sens militaire et d’un esprit d’organisation très élevé, il parvient à s’emparer de la perle du Pacifique, faisant sans le savoir la nique à l’un de ses collègues : Simon Bolivar. Celui-ci, dont la finalité est différente – il veut faire de l’Amérique du Sud un seul état – opère depuis la Nouvelle-Grenade, c’est-à-dire l’actuelle Colombie et le Venezuela.
À partir de deux, il y en un de trop
En moins de dix ans de travail acharné, de combats meurtriers et d’organisations politiques, José de San Martin est sur le point d’atteindre son but : la liberté de l’Amérique du Sud. Mais nul n’est prophète en son pays. Les édiles des propres nations qu’il a contribué à créer, lassés de la guerre, estiment que le travail a été fait et qu’il est temps pour lui de disparaître. L’aura de Bolivar fait de l’ombre au héros argentin qui, modeste par nature, comprend qu’il lui faut s’effacer. En effet, le venin de la médisance s’est installé.
Estimant que sa place n’est plus dans son pays de naissance, il opte pour retourner en Europe avec sa fille Mercedes car son épouse est récemment décédée et il n’a pas su s’occuper de sa famille durant ses nombreuses campagnes.
Mais où aller ? Impossible de rejoindre l’Espagne dont il a combattu les soldats ; pour lui, pas d’autre option qu’un pays où il sait pouvoir être accueilli avec bienveillance.
Un Américain à Paris
Le généralissime, car tel est le titre que lui ont donné les Argentins comme un hochet, débarque en France en 1824. Il y décédera après plus de 25 ans passés dans son pays d’adoption. Changeant régulièrement de résidence au fur et à mesure des études et de l’avenir de sa fille chérie, il traîne avec lui ses problèmes récurrents de santé. Installé à Bruxelles puis à Londres, il choisit sa dernière demeure à Boulogne sur Mer, attendant, perclus de vanité, que son pays veuille bien faire à nouveau appel à lui.
Menant une vie austère et discrète, il rend son âme à Dieu en 1850. C’est, dans le monde, un coup de tonnerre. Les nombreux éloges venus de tous les cercles s’accumulent et on aurait aimé que ces manifestations de sympathie lui parviennent de son vivant.
Immortel
À grands coups de discours et de manifestations de peine, le corps du grand « Libertador » sera inhumé dans la cathédrale de Buenos Aires. À l’issue, la plus grande place de la capitale sera rebaptisée à sa gloire et, en France, deux statues, l’une à Paris et l’autre à Boulogne sur Mer, nous invitent à réfléchir sur ce que l’homme peut faire de meilleur, non pour lui, mais pour les autres.