0
100

La marine de la Révolution : l’étrange victoire

Olivier Aranda, La marine de la Révolution. L’étrange victoire, Passés Composés / Ministère des Armées, 02/04/26, 350 pages, 24€

Dans son ouvrage, l’historien Olivier Aranda, spécialiste de la marine, nous propose un sous-titre significatif. Faisant référence aux écrits de l’imminent Marc Bloch, qui qualifiait la campagne de 1940 « d’étrange défaite », l’auteur met le doigt où ça fait mal.
En effet, les rares productions traitant de la marine durant la Révolution française n’arrivent pas à mettre de côté les poncifs inhérents à toute période militaire. Pour les rares amateurs de l’armée de mer, cette discipline se borne à quelques savoirs sans réelle importance, voire à des erreurs manifestes.

L’étrange victoire nous est contée avec passion et rigueur afin de nous permettre de mieux appréhender le rôle de cette arme navale, qui a connu victoires et désastres.
C’est volontairement qu’Olivier Aranda tait le passé de la marine sous l’ancien régime. Il ne veut pas polluer la possible comparaison entre les exploits des Duguay-Trouin et autres héros aux perruques poudrées, génies de la mer et les futurs chefs commandant des nuées de bâtiments dispersés et arrosés de boulets ennemis.
Tout ceci pourrait commencer sous les pires auspices. En effet, la Révolution drainant son cortège de violence contre les biens et les personnes, de nombreux officiers sont assassinés par une partie de leur troupe. Ne voulant pas subir le sort de leurs collègues, d’autres choisissent de quitter la France ou acceptent d’être mis sous les ordres de parvenus particulièrement coriaces et revendicatifs.
Par un heureux hasard, la plupart des navires échappent à la déprédation ou au démantèlement pur et simple. Il faut dire que les nouveaux maîtres se montrent particulièrement persuasifs, à force de couperets de guillotine et de discours sensés, à faire comprendre à la foule que la Révolution a besoin de la maîtrise de la mer pour continuer à exister.

Un acteur ignoré de la Révolution

Alors que les esprits ont le regard tourné vers les batailles terrestres, au cours desquelles les victoires de Valmy, Jemmapes ou Fleurus apportent leur lot d’orgueil et de réussites, les Conventionnels prennent conscience de la nécessité de la permanence de l’outil et ce pour plusieurs raisons : l’approvisionnement de la France se fait essentiellement par voie de mer, non seulement pour ce qui est des denrées alimentaires mais également pour toutes sortes de matières premières. Le transport des personnes, le courrier doivent obligatoirement continuer leur flux avec un minimum de contrainte.

Afin d’adapter la structure à la nouvelle philosophie révolutionnaire, on va effectuer les changements nécessaires pour ne pas prendre en exemple l’ancienne organisation, jugée par trop clivante.

Idéaux républicains vs réalités navales

Très rapidement, les rêves de justice républicains se heurtent de plein fouet à l’évidente particularité de la « navale ». L’idée d’élire des officiers est vite abandonnée au vu de l’incompétence des candidats. On préfère maintenir des cadres capables, quitte à les contraindre par une menace réelle ; plus question de discuter les ordres devant un syndicat de matelots. La discipline de fer, propre aux équipages, fait un retour espéré par les chefs.
Ceci n’empêche pas les responsables de former les futurs commandants à une nouvelle approche de la hiérarchie. Tandis que certains s’en accommodent, d’autres, plus enthousiastes, font le pari de la nouveauté.

L’ennemi héréditaire

Étonnamment, c’est la persistance du danger en mer, constitué par la « Royal Navy », qui va servir de catalyseur pour conforter la cohésion de l’armée de mer. Les multiples affrontements de seconde zone, pour la plupart dans l’Atlantique ou aux Caraïbes, vont révéler des stratèges, plus soucieux de sauvegarder le libre passage des navires français que de leur ascension personnelle.
Le duel contre l’ennemi commun, exécré depuis toujours, va faire évoluer la conduite des opérations, la naissance de tactiques innovantes, permettant souvent d’envoyer un républicain pied de nez à la Perfide Albion.

Triomphe de la défensive

Loin d’adopter une attitude de confrontation, la marine de la Révolution va bénéficier d’une circonstance particulière : les guerres de Vendée. Les Britanniques – encore eux – vont entreprendre sinon d’envahir la Bretagne, au moins d’y faire débarquer des troupes dans le but d’instaurer une insécurité permanente. Brest investie, les embouchures de la Seine et de la Loire bloquées, l’ennemi se verrait dans une situation bien confortable pour faire tomber la Convention de son piédestal.
Les amiraux concoctent donc avec la plus grande minutie un plan de défense des côtes de l’ouest. C’est avec souplesse et innovation constante que les bâtiments de la Révolution vont chasser l’adversaire de son pré carré. La flotte de Brest y gagne le prestige qui lui manquait depuis 1789 et la Navy y perd l’initiative.

Vaincre par la technique

Loin de penser que la Révolution se désintéresse des nouvelles inventions, celle-ci, appuyée par d’illustres ou obscurs savants, va mettre au point des techniques innovantes afin de les tester sur les opérations de la flotte. C’est un concept totalement nouveau. Il permet de dominer la philosophie de la stratégie indirecte, chère au Conventionnels.
Cette ambition, modèle de pragmatisme, est cependant antinomique de l’esprit de la République. Qu’importe ! seul le résultat compte. Elle provoquera une rupture stratégique profonde, mettant à mal les certitudes et les siècles d’immobilisme de nos adversaires les plus tenaces. Les conditions climatiques, en mer et aux abords des côtes, ne permettront pas d’optimiser toutes les créations présentées et l’expérience sera vécue comme un demi-échec.

Basculer en Méditerranée

Naviguer en mer ennemie, tel est le but du Directoire. Infestée par les Britanniques, la Mare Nostrum est leur terrain de chasse. Après la prise de Toulon, qu’ils abandonnent heureusement, il est temps de s’approprier cette étendue bleue. Les exploits de la prise de Malte, du débarquement d’une armée imposante en Égypte et de l’investissement des ports autrichiens en Italie servent d’expérience aux nouveaux cadres de la marine, avides de respect et de patriotisme. Le désastre d’Aboukir ne viendra pas freiner cette ardeur mais au contraire la magnifiera. Il est vrai que les Français ont le culte de l’héroïsme de la défaite.

Revenir aux essentiels

Après une période de tâtonnements, il est temps pour la France de revenir aux essentiels, à savoir la circulation des bâtiments en les escortant, la protection des colonies et la découverte de mondes nouveaux. Ce sera le gage du redressement.

Vous avez aimé cet article ?

Média indépendant et sans publicité, Mare Nostrum propose un accès libre à tous ses contenus. Seul son lectorat lui permet d’exister.
Une information exigeante a un coût : soutenez nous
(dons déductibles).

Pour contacter la rédaction – contact@marenostrum.pm

Couverture de l'Odyssée du savoir. Tome 1

Et si l’humanité avait toujours préféré les grandes légendes à la vérité ?

Des grottes de Lascaux aux mystères de la Mésopotamie et de l’Égypte ancienne ; de Göbekli Tepe aux origines du christianisme : pourquoi notre cerveau invente-t-il des dieux, des Atlantes et des anciens astronautes plutôt que d’accepter le génie ordinaire des hommes ?

Parce que croire est plus facile que comprendre.

Ce premier tome de l’Odyssée du Savoir remonte aux racines de cette tension fondamentale entre connaissance authentique et fausses croyances. Un voyage de la préhistoire à l’Antiquité tardive, rigoureux et passionnant.

Derrière chaque légende, chaque mythe, il y a une vérité plus stupéfiante encore. Un livre qui change le regard sur tout ce que vous croyez savoir.

 

À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE
Soutenez notre cause - Soutenez notre cause - Soutenez notre cause

Pour que vive la critique littéraire indépendante.

Nos articles vous inspirent ou vous éclairent ? C’est notre mission quotidienne. Mare Nostrum est un média associatif qui a fait un choix radical : un accès entièrement libre, sans paywall, et sans aucune publicité. Nous préservons un espace où la culture reste accessible à tous.

Cette liberté a un coût. Nous ne dépendons ni de revenus publicitaires ni de grands mécènes :
nous ne dépendons que de vous.

Pour continuer à vous offrir des analyses de qualité, votre soutien est crucial. Il n’y a pas de petit don : même une contribution modeste – l’équivalent d’un livre de poche – est l’assurance de notre avenir.

autres critiques
Days :
Hours :
Minutes :
Seconds