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La tentation des combles explore mémoire amour folie et réparation

Dominique Boudou, La tentation des combles, Fables Fertiles, 15/04/26, 200 pages, 18,50 €

Un homme veut vivre normalement. Coucher avec une femme une fois par semaine, selon l’idée très personnelle qu’il se fait d’une vie ordinaire, et finir l’aménagement d’un réduit dans ses combles. Voici La tentation des combles, vingt-quatre chapitres où Dominique Boudou conduit son narrateur à travers ses filatures à la jumelle, ses séances chez un certain docteur Klamm où le soin prend des voies obliques et volontiers burlesques, et l’obstinée fréquentation d’une certaine Catherine. La phrase y avance avec une drôlerie qui tient le pathos à distance sans effacer la gravité ; on la suit comme on suit une trajectoire d’avion en papier.

Un réduit pour habiter le monde

Le narrateur de La tentation des combles construit dans son grenier un réduit minuscule, dix mètres carrés où il finira par dormir, alors que sa maison en compte cent vingt. Le geste paraît absurde ; il oriente pourtant tout le livre. Pour l’homme qui parle, se rétrécir signifie contenir le vertige des espaces, donner à la pensée des murs où ralentir, échapper aux immensités qui l’épuisent et l’égarent. Dans son réduit, il installe un vélo d’appartement dont la selle a été remplacée par un siège de bébé. Il pédale chaque jour, note les kilomètres parcourus, jusqu’à viser l’équivalent d’un voyage de la Terre à la Lune. Quand une question se met à le ligoter, il l’écrit sur un avion en papier qu’il propulse depuis son jardin ; certains restent juchés sur des arbres pendant des semaines, d’autres s’écrasent à ses pieds. Voilà la mécanique douce d’un livre où l’humour fonctionne à bas bruit.

Ce héros sans nom, dont les emplois s’enchaînent sans qu’aucun retienne sa main bien longtemps, consulte un guérisseur d’allure kafkaïenne, le docteur Klamm, qui le reçoit dans un cabinet poussiéreux, joue avec des agates, collectionne des oiseaux miniatures et développe la théorie des “objets confidents”. Dominique Boudou tient là un duo qui fonctionne : le patient désordonné et son thérapeute facétieux, capables d’inventer ensemble des rituels obliques où le soin se loge sans jamais se nommer. Sur ce socle, le roman avance par petites secousses, avec ses filatures à la jumelle pour comprendre comment les voisins réussissent leur vie ordinaire, son intrusion chez un vieux bonhomme au chien, épisode où son désir d’élucidation vire à l’obsession, ses scénarios mentaux qui débordent sur le réel. Le récit, le souvenir, le soupçon, l’invention pure circulent dans la même phrase ; c’est ainsi que le livre tient son tracé.

La marche, le silence, la robe à fleurs

Catherine entre dans le livre par un vol minuscule. Sur une plage, devant un horizon qui dansait, elle subtilise un briquet à un homme aux souliers jaunes. La rencontre engage des années. Catherine porte une robe à fleurs, des yeux gris où passe parfois une lueur difficile à lire, et l’ombre d’une violence ancienne qu’elle a longtemps tue. Dominique Boudou traite cette matière sensible sans pathos ni effet de sidération : il rapporte la blessure avec une netteté qui s’épargne l’attendrissement ; il refuse de poser sur cette blessure ancienne le poids des phrases convenues. Catherine parle, se tait, marche, fume, disparaît parfois, puis revient. Le narrateur, en retrait, observe et aime. Le silence, dans ce roman, raconte souvent davantage que les explications : il devient l’une des lignes de force du livre.

À mesure que les chapitres tournent, la frontière entre le réel et la fiction privée du narrateur se fait poreuse. Sur la côte, près d’un blockhaus, le passé de Catherine fait irruption dans le présent, sous la forme d’une apparition impossible ; un fait divers agit comme un déclencheur discret et persistant du récit intime ; un portrait-robot vient se superposer, dans l’esprit du narrateur, au vieux bonhomme au chien. Tout ce qui devrait s’élucider se trouble, tout ce qui devrait se résoudre s’enrichit d’une nouvelle ombre. Dominique Boudou conduit le lecteur à travers cette opacité avec une prose tenue, précise dans ses ruptures de ton, où les motifs récurrents – le réduit, l’oiseau, le vélo, les avions en papier – disent plus que des explications frontales. Le rythme épouse cette retenue : phrases courtes qui claquent comme des allumettes, longues coulées où la mémoire respire, ruptures placées avec un sens très sûr. Lorsque l’amour et la perte se croisent, dans la dernière partie, le ton se garde de toute enflure ; la voix s’abaisse au contraire, et es scènes les plus graves restent prises dans une retenue qui les rend d’autant plus troublantes.

La tentation des combles est un roman dont la singularité tient à cet équilibre entre burlesque matériel et mémoire empêchée ; Dominique Boudou y signe une prose attentive aux blessures, que les excellentes Éditions Fables fertiles publient avec une cohérence de ton qui mérite d’être saluée.

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