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Le nord à contre-jour: chronique intime d’une famille recomposée

Aude Seigne, Le nord à contre-jour, Éditions Zoé, 08/01/2026, 176 pages, 18€

Une fratrie endeuillée, une fillette de cinq ans et deux adultes amoureux prennent le train vers Copenhague : voilà le point de départ du nouveau récit d’Aude Seigne. Le nord à contre-jour fait d’un voyage en famille recomposée le laboratoire d’un amour qui se construit à tâtons, entre correspondances ferroviaires et crises de larmes. Un livre chaleureux sur ce que coûte le bonheur quand il faut tout réinventer.

Les valises et les fantômes

Aude Seigne sait que le voyage révèle ce que le quotidien dissimule. Après Chroniques de l’Occident nomade et Une toile large comme le monde, l’écrivaine genevoise reprend la route vers le nord, mais le périple a changé. En 2005, elle partait sac au dos avec deux amies ; en 2024, dans la peau de la narratrice, elle embarque avec Luca, son compagnon veuf, leurs trois enfants (Sophie, sa fille de cinq ans, et ceux de Luca : Nevil, sept ans, et Athena, quatorze) et une application de partage des dépenses. Le prologue empile ces départs comme des strates : les trains sont les mêmes, seule la voyageuse s’est transformée, lestée par tout ce que charrie la vie quand elle se complique.

Le récit débute par une dispute. Avant le départ, la tension explose : la narratrice a déménagé, changé Sophie d’école, réorganisé sa garde alternée avec Tom pour se rapprocher d’un homme qui repousse le moment de vivre ensemble. Luca protège ses enfants du changement avec une constance qui confine à la paralysie ; elle étouffe dans cette lenteur. Puis il se rase la barbe, geste radical pour retrouver celui qu’il était avant l’accident qui a tué Fabienne, sa première femme. Athena rit en découvrant la fossette paternelle. Et le voyage commence dans le noir, à cinq heures du matin, Sophie demandant face au visage ensommeillé d’Athena si c’est bien ça, sa tête de zombie.

La logistique et les sentiments

La force singulière du livre tient à sa capacité de transformer chaque micro-événement en révélateur de tensions souterraines. À l’aquarium de Copenhague, une raie géante frôlant la vitre fait bondir Sophie dans les bras de sa mère ; au parc de Tivoli, Nevil fond en larmes parce que les filles l’ont exclu ; dans la cuisine de l’auberge, Athena pratique son anglais en offrant des restes de pizza aux inconnus. Aude Seigne capte ces instants avec une précision tendre. Elle sonde aussi ses propres ambivalences avec une honnêteté qui ne s’épargne rien : l’irritation coupable face à la prudence de Luca, la jalousie inavouable envers Fabienne figée dans une perfection que la mort rend incontestable, le malaise devant Miranda, la mère de Luca, qui manœuvre pour la décrédibiliser.

Sous les émotions, le livre révèle une violence plus sourde : celle de la logistique. Répartir les dépenses (3/5 pour Luca, 2/5 pour elle), négocier les menus pour cinq palais incompatibles, calibrer le temps d’écran, décider qui a l’autorité sur l’enfant de l’autre : chaque détail pratique met à nu les rapports de pouvoir d’une famille en construction. Aude Seigne montre avec acuité comment cette intendance épuise le désir, comment la culpabilité de ne pas être « une bonne mère » contamine chaque geste de tendresse. On ne peut être pleinement soi quand on jongle entre neuf agendas : ni l’amoureuse, ni la mère sereine, ni la voyageuse libre.

Falaises de craie, falaises intérieures

C’est sur l’île de Møn que le livre trouve son centre de gravité. La narratrice y arrive en cherchant la lune (elle croyait que Møn signifiait « lune » alors que le mot renvoie à la craie) et découvre cette clarté stroboscopique qui filtre entre les hêtres, ces blancs qui se déversent dans un bleu ahurissant. Sophie invente une nomenclature de paléontologue pour les cailloux, Athena photographie l’horizon aux côtés de son père, et la narratrice observe les premières fleurs avec Nevil. La plénitude affleure, fugace, douloureuse dans sa brièveté.

Aude Seigne tisse le fil du présent danois et celui de son enfance marquée par le divorce parental. Sa mère, métamorphosée par la séparation, lui a transmis l’art de vivre hors des cadres ; cette liberté, l’écrivaine tente de l’offrir aux enfants de Luca, élevés dans un cocon que le deuil a rendu quasi imperméable. Le récit avance par une dialectique sinueuse entre mouvement et immobilité. Quand Athena, dans les dernières pages, qualifie Sophie de « sœur », le mot surgit en passant, avec cette puissance propre aux évidences que les enfants formulent quand les adultes ont cessé de chercher les leurs.

Le nord à contre-jour explore la famille recomposée dans sa quotidienneté la plus concrète : ses nuits sans intimité, ses repas négociés, ses victoires minuscules. Le noyau fraternel Nevil-Athena, forgé par le deuil, se fissure et s’élargit au contact de Sophie ; c’est cette tectonique lente, observée avec patience, qui donne au récit sa charge émotive. Un livre où l’on comprend que recomposer une famille, c’est accepter de ne jamais sauter tous les cinq en même temps sur la photo.

Avec ce récit où la tendresse se gagne kilomètre après kilomètre, Aude Seigne confirme qu’elle est l’une des voix les plus justes de la littérature suisse contemporaine, capable de transformer un trajet en train en épopée du cœur.

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