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Le Poing armé de Dieu raconte violence naissance des mormons

Hubert Prolongeau, Le Poing armé de Dieu, Éditions du Seuil, 16/01/26, 320 pages, 19,90 €

Un homme né dans la brutalité rurale de l’État de New York choisit de vouer son existence à un prophète que ses contemporains traitent d’imposteur. Avec Le Poing armé de Dieu, Hubert Prolongeau donne voix à Orrin Porter Rockwell, garde du corps de Joseph Smith, pour traverser un demi-siècle d’Amérique où la foi et la violence contractent un mariage que rien ne pourra dissoudre. Roman picaresque autant qu’épopée religieuse, récit d’aventures traversé de failles intimes, le livre arpente les origines du mormonisme là où la frontière entre sainteté et barbarie vacille sans relâche.

Rochester, Cumorah : la forge d’un disciple

Le roman s’ouvre sur un aveu. Orrin Porter Rockwell place en exergue de ses mémoires le viol de sa sœur Elizabeth, dont il évoque “sa douceur, sa façon de rester en retrait de tout” avant que trois hommes ne la brisent près d’une source. Ce prologue programme le livre entier, où la violence subie appelle la violence exercée et la protection des faibles devient vocation sacrée. Hubert Prolongeau ancre son personnage dans le terreau d’un Massachusetts puis d’un New York ruraux, parmi les paysans pauvres, les pères alcooliques, les corps abîmés ; Orrin, qu’un cheval emballé a renversé dans l’enfance, boîtera toute sa vie, miroir physique de Joseph Smith lui-même, qui claudique d’une jambe mal soignée. L’arrivée de la famille Smith à Manchester, la rencontre adolescente entre les deux garçons, puis l’épisode fondateur de Cumorah, ces plaques d’or qu’un ange aurait confiées au jeune Joseph, sont restitués à hauteur d’homme, à travers le regard d’un illettré dont la certitude procède de la fidélité charnelle : “ma vraie famille était celle que Dieu avait créée autour de Joseph”. Mais l’auteur refuse de sanctifier cette Amérique primitive. L’épisode où le jeune Orrin assiste, aux côtés de Joseph, au lynchage et à la castration d’un homme noir derrière un saloon ancre d’emblée le roman dans une crudité morale que le lecteur ne pourra plus oublier ; le commentaire du futur prophète, “c’était cruel mais juste. Il avait péché”, révèle dès les premières pages comment la violence et le jugement moral se confondent dans cet univers, jusqu’à l’ignoble. Hubert Prolongeau, qui parsème son texte de notes infrapaginales offrant un contrepoint factuel parfois ironique (dont une savoureuse digression sur le goudron de pin et Lucky Luke), instaure dès ces premiers chapitres un jeu de distance entre la parole brute du narrateur et l’érudition discrète de l’auteur. La première partie, concentrée sur Rochester et ses environs, dessine un roman d’apprentissage vigoureux où le baptême d’Orrin dans les eaux froides d’un bassin scelle un pacte

De l’Independence à Far West : l’engrenage du sang

Le déplacement vers le Missouri marque une bascule. Hubert Prolongeau déploie avec une ampleur soutenue la mécanique des persécutions qui poussent les mormons d’un comté à l’autre, d’une ville éphémère à la suivante, dans un cycle d’installations fiévreuses et de destructions. Les pages sur les milices du Missouri, le massacre de Haun’s Mill où “ils étaient des centaines” et où tout un hameau fut anéanti, l’ordre d’extermination signé par le gouverneur Boggs, restituent une Amérique de la frontière où le droit se confond avec la force et la religion avec le territoire. C’est dans cette fournaise que naissent les Danites, cette milice secrète mormone dont Orrin devient un pilier, et que se cristallise le dilemme central du roman : protéger le prophète suppose de tuer, et tuer en son nom revient à sacraliser la violence. “Je sais manier une arme, je sais user de mes poings et je sais quand il faut passer à l’action”, confesse le narrateur avec une franchise dont le lecteur est libre de mesurer l’aveuglement, tant Orrin sacralise ce qu’il fait au moment même où il le raconte.

Hubert Prolongeau tresse dans ces chapitres du Missouri les voix alternées d’Orrin et de Luana, son épouse, dont les prises de parole intercalées ouvrent une brèche intime dans le récit épique. Luana observe, endure, questionne : “qui sommes-nous, nous les femmes, pour refuser à nos hommes de se lâcher un peu ?” La phrase est d’une soumission vertigineuse, et pourtant l’auteur la fait travailler à rebours : c’est par cette résignation même que la voix féminine éclaire, en creux, la brutalité du monde masculin que le roman traverse. Car Orrin parle des femmes comme il manie un couteau : sec, sans égard, “une épouse n’est pas une putain” lâche-t-il le soir de ses noces, avant de confesser qu’il s’ennuie déjà et retournera au saloon. Hubert Prolongeau assume ce registre trivial, parfois ignoble ; il en fait l’instrument d’une vérité historique que l’épopée classique tend à gommer. L’irruption de la polygamie, révélée à travers la confidence bouleversante d’Emma Smith sur Fanny Alger, ancienne domestique devenue “épouse plurale” de Joseph, ajoute une fêlure supplémentaire dans l’édifice de foi que le personnage principal s’efforce de préserver intact, y compris contre l’évidence.

Nauvoo, Carthage : cité promise et piège mortel

La quatrième partie, la plus vaste du livre, installe le récit à Nauvoo, sur les berges du Mississippi, et Hubert Prolongeau y démontre une maîtrise singulière du temps romanesque. Les années de construction de la ville mormone, qui devient selon le narrateur “la deuxième ville de l’État après Chicago” avec ses dix mille habitants, sont rendues par une accumulation de scènes domestiques, politiques et religieuses où le choléra côtoie les intrigues de pouvoir, les trahisons de proches (celle de John C. Bennett, maire de Nauvoo devenu délateur), l’ascension d’une communauté qui finit par effrayer ceux-là mêmes qui l’avaient accueillie. Un épisode de violence politique, raconté au plus près du geste dans une sécheresse quasi documentaire, puis la longue errance d’Orrin à travers l’Indiana, le New Jersey, Philadelphia, composent un récit picaresque et solitaire où le tueur se fait vagabond, plongeur dans une gargote, amant d’une Indienne anonyme. L’auteur y révèle un talent particulier pour les changements de régime narratif : l’épopée communautaire cède la place à une dérive individuelle où Orrin, soudain éloigné de celui qu’il sert, perd momentanément son centre de gravité.

Tout converge vers Carthage. Prolongeau y orchestre la montée vers un point de crise avec une tension que portent les dialogues, devenus nerveux, pressés par l’urgence. La scène où Reynolds Cahoon vient plaider la reddition de Joseph, en présence d’Orrin, condense tout le drame du prophète acculé, dans une phrase terrible où se lit l’abandon et le vertige du sacrifice. Et la conclusion, d’une intensité sèche, laisse le lecteur sur une image finale et une résolution qui condensent tout le livre : la ferveur, la fidélité, la violence, désormais indissociables.

Par la voix de ce fidèle absolu dont le récit justifie, rationalise, et parfois se contredit, par le contrepoint de Luana dont la lucidité patiente déchire le voile héroïque, Hubert Prolongeau ausculte les racines de la violence religieuse américaine avec une justesse qui dépasse la reconstitution historique pour atteindre quelque chose d’intemporel : ce qu’un homme est prêt à faire, à endurer, à détruire au nom de celui qu’il appelle Dieu.

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