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Jonas Pardo, Samuel Delor, Pierre Savy, Petit manuel de lutte contre l’antisémitisme – Reconnaître, décrypter, combattre. Éditions du Commun, 25/10/2024, 464 pages, 20 €

À l’heure où les actes antisémites connaissent une recrudescence alarmante, le Manuel de Jonas Pardo, Samuel Delor est un outil essentiel, rigoureux et courageux dans le contexte actuel. Pensé avant les événements du 7 octobre 2023, il trouve dans l’actualité une confirmation tragique de son impérieuse urgente. Les deux militants engagés et un historien sont les artisans de ce Manuel. Ils proposent un ouvrage aussi documenté que militant, qui vise à identifier les ressorts de l’antisémitisme pour mieux le déconstruire et le combattre.

Le livre est organisé en trois grandes parties

Une introduction à la “Question juive”, où sont abordées les dimensions historiques, culturelles et sociales de l’identité juive. Ensuite, une histoire populaire de l’antisémitisme, depuis l’Antiquité jusqu’au 21e siècle, en passant par le Moyen Âge, le Siècle des Lumières, l’Affaire Dreyfus, la Shoah, les dérives des gauches, les transformations de l’extrême droite et l’antisémitisme islamiste. Enfin, une boîte à outils intellectuelle, politique et juridique pour repérer les discours antisémites contemporains et y répondre efficacement. Nous sommes devant une continuité tant dans les stéréotypes que dans les actions menées qui se répètent sous des formes variées.

Les auteurs insistent sur le caractère structurel et multiforme de l’antisémitisme, qui traverse les siècles, les idéologies et les religions. Ils déconstruisent les stéréotypes les plus tenaces : le juif banquier, comploteur, responsable des malheurs sociaux ou politiques. Cette approche diachronique permet de comprendre la permanence des mythes antisémites et leur résurgence dans les discours actuels, même lorsqu’ils se dissimulent derrière l’antisionisme ou la critique d’Israël. Le conflit déclenché par les actes barbares du 7 octobre 2023 ont fait remonter à la surface ce que nous pensions enfoui et/ou dépassé.

Un livre de vulgarisation sur l’antisémitisme

Un petit livre sur le thème de 200 pages pour résumer 3 500 ans d’histoire, et l’évocation de deux épisodes moins connus : la Russie post-tsariste de Staline et le Post-stalinisme, et les exilés juifs des pays musulmans qui permet de comprendre les mouvements d’exils, d’être chassés, après la création de l’État d’Israël.

Le livre a le mérite rare de s’attaquer l’antisémitisme par différents aspects, y compris celui, plus souvent passé sous silence, provenant de certains courants de la Gauche radicale et/ou du monde arabo-musulman. Il dénonce, entre autres, les effets délétères du relativisme, de la concurrence victimaire ou de la complaisance idéologique, et appelle à une reprise claire de la lutte antiraciste dans toutes ses dimensions. Leur intention est de briser les tabous en tenant le langage de la vérité et dans un langage politique clair.

"Armer les Gauches"

Un antisémitisme se déclinant dans des visions du Monde formalisé au 19e siècle aussi anti-impérialiste que national-socialiste. Les auteurs insistent sur le caractère faussement subversif, et sur “la plasticité” qui s’adapte à diverses conceptions, et qui n’a pas de bord politique. Ce livre dit au mouvement social qu’il a quelque chose à dire et à évaluer. Il n’y a là aucune complaisance à avoir. Au contraire, il convient d’expliquer aux Gauches, que quand elles refusent l’antisémitisme elles perdent de leur crédibilité. On constate que beaucoup à Gauche refusent d’entrer dans la lutte contre l’antisémitisme. Il convient “d’Armer les Gauches” parce que, quand elle n’affronte pas l’antisémitisme elle se désarme. C’est un véritable danger pour les Juifs et le mouvement social lui-même. Les dynamiques à Gauche sont très variées, et à différents échelons de la société, dans le milieu (LGBT, culturels et sociaux). LFI reste dans le cadre républicain et parlementaire. Jean-Luc Mélenchon continue à exercer des sorties épidermiques qui le dessert, et qui dessert le mouvement social ; et particulièrement sur ces questions. Il met un doute sur l’ensemble du mouvement en favorisant un populisme opposant un substrat populaire à une élite corrompue intellectuelle. Le discours est populiste, démagogique, simpliste, dangereux, flatteur pour le Peuple. Le discours devient malveillant quand les juifs sont désignés.

L’Extrême droite n’est pas exclue de cette lecture

Elle a changé son rapport à l’antisémitisme avec Jean-Marie Le Pen jusqu’en 2022 (négationniste, antisémite). Marine Le Pen a opéré une mise à distance stratégique (dédiabolisation) en excluant les éléments les plus provocateurs ; tel Frédéric Chatillon du GUD… Elle a renoncé aux accusations antisémites explicites vis-à-vis des juifs, mais revendique l’héritage, ses codes, ses références, ses penseurs. Les dirigeants du RN expriment de l’antisémitisme par signifiants.

La troisième Partie est consacrée aux stratégies de lutte. Elle se révèle être une véritable boîte à outils en proposant des clés d’analyse, des réponses juridiques, des pistes d’éducation et de mobilisation, utiles à la fois dans l’enseignement, le militantisme ou l’action publique. Elle constitue une mine pour l’éducation, la formation et l’action juridique.

Clair, vivant, accessible sans sacrifier la rigueur, le texte allie récits historiques, analyses sociologiques, témoignages militants et pistes d’action. Il s’adresse autant aux enseignants, qu’aux syndicalistes, aux militants ou aux citoyens désireux de mieux comprendre les mécanismes de haine et de discrimination.

L’orientation clairement engagée (membres de la CGT) des deux auteurs pourrait être perçue comme partisane, et sans doute aussi “trop orientée” pour certains qui pourraient regretter un manque de distance critique, surtout en ce qui concerne l’analyse des tensions actuelles autour d’Israël et du Proche-Orient. On pourrait regretter que ne soient pas étudiées les tensions internes au judaïsme en France et dans le monde contemporain ainsi que les controverses complexes autour du sionisme. On a aussi l’impression que parfois des postures sont généralisées pour dénoncer les formes dissimulées d’antisémitisme.

L’ouvrage reçoit un accueil de sympathie, et a un certain succès confirmant qu’il correspond à un réel besoin. Une trentaine de présentations ont été organisées dans des milieux syndicaux, des articles sont parus dans L’Humanité, le Nouvel Obs, la Revue Esprit, dans l’OURS (Revue du PS)… Les mondes juifs ont aussi fait un bon accueil (Radios, Mémorial, Café des Psaumes…). Jonas Pardo propose des formations à la lutte contre l’antisémitisme à destination d’organisations culturelles, politiques, syndicales et des institutions. Son association, La boussole antiraciste a pour objectif de mettre en réseau et en action des nouveaux acteurs de la lutte contre l’antisémitisme.

Ce manuel est fondamental, lucide et salutaire, qui dépasse le constat pour proposer des clés d’analyse et des leviers d’action. À mettre entre toutes les mains, en particulier dans un contexte où la parole antisémite se banalise sous des formes renouvelées.

Image de Chroniqueur : Patrice Sabater

Chroniqueur : Patrice Sabater

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