De Tonnac couverture Pèlerinage vers la Rose
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Pèlerinage vers la Rose, voyage mystique au cœur de Rilke

Jean-Philippe de Tonnac, Pèlerinage vers la rose, Le Bois d’Orion, 07/05/2026, pages, 21€

Rilke a écrit que chacun porte en soi sa propre mort, fruit lentement mûri par la vie. Jean-Philippe de Tonnac, qui a appris à fréquenter ce mûrissement, donne au centenaire de la disparition de Rainer Maria Rilke (1875-1926) la forme inattendue d’un pèlerinage de fantômes. Poète des Élégies de Duino, des Sonnets à Orphée et des Carnets de Malte Laurids Brigge, secrétaire éphémère d’Auguste Rodin, ermite de la tour de Muzot dans le Valais, amant et ami de la sublime et initiatrice Lou Andreas-Salomé, de la princesse Marie von Thurn und Taxis, de Romain Rolland et de Paul Valéry, l’auteur des Lettres à un jeune poète a fait de la mort la part invisible de la vie. Paula Modersohn-Becker, peintre allemande qui mourut en 1907 d’une embolie consécutive à la naissance de sa fille, monte vers Rarogne le 29 décembre 2026 pour y retrouver celui qu’elle a suivi un siècle durant. Cérémonie polyphonique de l’invisible, chemin initiatique du pèlerinage vers la rose, l’ouvrage convoque l’épitaphe la plus énigmatique de la poésie, et tend ses voix par-delà la mort.

Le pèlerinage vers les anges

Le livre s’ouvre dans la tour de Muzot, où Rainer Maria Rilke, revenu pour son centenaire, accueille Paula Modersohn-Becker, celle qu’il a aimée follement en lui léguant son déchirant Requiem pour une amie ; Ils s’étaient aimés follement dans la vie ; elle ne l’en a aimé que plus encore dans la mort“, écrit Jean-Philippe de Tonnac qui a découvert Rilke en 2015 et qui rejoint son modèle dans la justesse de cette phrase, comme un disciple reconnu par le maître. Ce qui s’apprête à se dérouler est le récit que cette ombre lui fait du voyage qui vient de l’amener jusqu’à lui.

Cent dix-neuf années d’errance, à suivre le poète à Paris, à Duino, à Tolède, à Ronda, jusqu’au Caire ; puis, à l’approche du 29 décembre 2026, ce TGV pour Lausanne où chaque voisin de carré se révèle un mort qui converge vers le Valais. Friedrich Carl Andreas, mari trahi de Lou Andreas-Salomé, ressasse le pacte de chasteté qu’elle lui imposa. Algernon Henry Blackwood, écrivain anglais de l’occulte, exhume les séances spirites du château de Duino. Elena Voronina caresse l’herbier où Rainer Maria Rilke, jadis, lui apprit à nommer les plantes. À chaque présence répond un fragment de l’œuvre : lettre à la princesse Marie von Thurn und Taxis, vers du Livre d’heures, page des Carnets de Malte Laurids Brigge, parfois un éclat des Élégies. Jean-Philippe de Tonnac fait des défunts les seuls témoins crédibles du poète. L’auteur des Élégies enseignait l’écoute des morts ; ce sont les morts, à leur tour, qui viennent dire qui il fut. “La mort est le côté de la vie qui n’est pas tourné vers nous“, écrivait Rainer Maria Rilke à Witold von Hulewicz, son traducteur polonais. Le pari du livre tient là, dans cette inversion patiente : pour s’approcher d’un poète qui aura passé sa vie à frayer avec l’invisible, il faut convoquer des spectres… Antonio Tabucchi, à Lisbonne en 1991, avait déjà tendu cette toile : son Requiem fait d’un dimanche d’été la lente traversée d’un peuple de défunts qu’un narrateur croise un à un avant de s’attabler, à minuit, devant Fernando Pessoa. Jean-Philippe de Tonnac en écrit, à quelques années de distance, et dans le froid du Valais, le frère rilkéen. Deux requiem en prose se font face comme deux miroirs sombres où la même intuition se reflète : pour atteindre un grand poète, il faut suivre les rives basses du fleuve lent où dérivent ses ombres.

Les paupières et le secret de la rose

À Rarogne, sur le promontoire qui domine la vallée du Rhône, l’épitaphe scellée dans le mur de l’église Saint-Romain délivre ceci : “Rose, ô pure contradiction, désir de n’être le sommeil de personne sous tant de paupières.” Tout le livre s’organise autour du mystère de cette stèle.

Sur la colline, dans la nuit du 29 décembre, le foehn balaie les écharpes des pèlerins. Un cercle se forme à la tribune, autour du tombeau ; chaque hommage prononcé devient un pétale qui se déplie. Marina Tsvétaïéva ouvre, en citant la lettre rédigée au lendemain de la mort du poète : “Tant qu’il fut vivant, il collabora directement avec les forces supérieures et à présent, il en est une lui-même.” Eleonora Duse récite Les Carnets de Malte Laurids Brigge. Lou Albert-Lasard scande trois fois son nom dans la nuit. Paul Valéry redit son texte sur l’extrême solitude de Muzot. Magda von Hattingberg, depuis son piano, reprend la lettre où Rainer Maria Rilke confesse : “Mon ouïe est aussi neuve que la plante du pied d’un enfant qui n’a pas encore marché“. Pascha, fils de la princesse Marie von Thurn und Taxis, lit la page bouleversante où Benvenuta, raconte avoir entendu depuis Vienne, dans la nuit du 29 décembre 1926, le cri lointain du poète à l’instant où il rendait l’âme à la clinique Valmont. Friedrich Carl Andreas, plus écrasé que jamais, plaide pour les anges de l’islam et la philosophie iranienne de Mollâ Sadrâ Shîrâzî. Cette polyphonie nous tient en éveil : aucun de ces fantômes ne dessine le même Rilke, et tous le disent. Le génie de Jean-Philippe de Tonnac est de laisser les voix s’articuler sans hiérarchie, comme les paupières superposées dont parle l’épitaphe ; chacune protège un sommeil différent, chacune préserve le secret de la rose qui demeure intact.

Une figure manque à l’appel, et son absence court dans la nuit comme un fil sombre tissé à l’envers de la rose. Lou Andreas-Salomé, la femme qui inventa Rilke, échappe au regard de Paula. Sa présence à Rarogne demeure énigmatique. Paula entretient pour elle-même une hypothèse silencieuse : que Lou ait pris le chemin de la chapelle Sainte-Agnès, à Veyras, où Phia Rilke, la mère exécrée, organise un second hommage, plus secret. La Lou de Göttingen se tiendrait alors dans l’ombre du seuil, ou demeurerait à des centaines de kilomètres de là, fidèle à ses lointains ? Le doute persiste, comme une porte entrebâillée à un fantôme qui hésite encore à entrer. La rose a deux côtés. Au cimetière monumental répond, à voix basse, la chapelle de la mère.

Du mont Qâf à Rarogne

Le promontoire de Rarogne devient mont Qâf. Le poète soufi Attâr, dans la Conférence des oiseaux, raconte comment trente oiseaux, guidés par la huppe, messagère d’amour dans le Coran, au terme d’une traversée des sept vallées, parviennent au sommet où réside le Simorgh, l’oiseau-roi.

Ils découvrent alors que si-morgh, en persan, signifie “trente-oiseaux” : ils étaient eux-mêmes ce qu’ils cherchaient. La symétrie avec le pèlerinage imaginé par Jean-Philippe de Tonnac est troublante. Friedrich Carl Andreas en glisse l’indice dès le train pour Lausanne, en rapprochant Attâr de Rainer Maria Rilke ; plus tard, devant la tombe, il revient sur Mollâ Sadrâ Shîrâzî et sur ces philosophes d’outre-monde, ouvriers de l’invisible qui transforment la Terre depuis le ciel. Le pèlerinage devient explicite. Au sommet de leur quête, les trente oiseaux se rencontrent eux-mêmes ; et Paula, à la fin, marche vers Rilke comme on marche vers un rivage que l’on est soi-même. Aller au fantôme, dans ce livre, c’est s’approcher de soi par le chemin que l’autre a déjà ouvert. Voilà la révélation à voix basse que Jean-Philippe de Tonnac fait passer entre les pétales de la rose, sans la formuler jamais comme une thèse, en la laissant lever de l’intérieur du récit comme une présence indistincte qui se reconnaît tard. Quant à nous, lecteurs venus du dehors, nous voilà constitués en trente et unième oiseau auquel l’auteur tend l’épitaphe comme un miroir : la rose est désir de n’être le sommeil de personne parce qu’elle est éveil pour tous. Voilà un livre qui vous entraîne sur le chemin de la grande initiation que Rilke avait ouvert, et y dépose une rose nouvelle.

Une ombre tâtonnante parmi les ombres

L’écriture de Jean-Philippe de Tonnac, ces derniers mois, s’est faite contre la maladie de Charcot qui prend chaque jour un peu plus d’emprise sur ses gestes. Pèlerinage vers la rose est, l’auteur me l’a confié, le dernier livre qu’il aura écrit de ses propres mains. Comment ne pas songer à la formule que Rilke adressait à son traducteur polonais Witold von Hulewicz, l’invitant à réaliser la plus grande conscience possible de notre existence : “qui est chez elle dans les deux royaumes illimités, et se nourrit inépuisablement des deux ?” Jean-Philippe, dans sa retraite montmartroise, accomplit à voix basse cette consigne. Sa main qui se ferme rejoint la main du poète qui, à Muzot, écrivit en quelques semaines de l’hiver 1922 les Élégies de Duino et les Sonnets à Orphée, comme on s’acquitte d’une dette envers l’invisible. La phrase de Jean-Philippe, dépouillée jusqu’à l’os, atteint la matière même que Rilke aimait : et l’on comprend que le pèlerin de Rarogne, depuis 2015, soit devenu poète à son tour. “La louange seulement“, écrivait Rilke dans le septième Sonnet à Orphée. Jean-Philippe obéit. Il loue.

Au lecteur et à tous ses amis qui l’auront suivi jusqu’à cette dernière page, il faut donc ajouter une promesse à voix basse. Pèlerinage vers la rose nous donne rendez-vous, dans cent ans, pour le bicentenaire du poète. Le 29 décembre 2126, à Rarogne, dans la nuit valaisanne, nous serons quelques-uns à monter la rue Stalde, devenus à notre tour les ombres tâtonnantes que Paula précède aujourd’hui. Nous aurons rejoint Jean-Philippe qui sera notre guide, et qui aura rejoint Rilke ; et le promontoire continuera de tendre, par-dessus la vallée du Rhône, l’épitaphe la plus inépuisable de la poésie européenne. “Rose, ô pure contradiction, désir de n’être le sommeil de personne sous tant de paupières“. Donnons-nous rendez-vous.

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