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T’es mon papa – Guy Maruani

T’es mon Papa !, est le roman du psychiatre et psychanalyste Guy Maruani paru aux Éditions Orizons. Ce roman que j’appellerais initiatique malgré la talentueuse légèreté du ton, est l’épopée de Bastien. Celle en laquelle il adopte son père, Antoine, qui n’était que son géniteur jusqu’à ce que Bastien l’élève à la dignité de “Papa”. Notons à cet égard que Guy Maruani écrit “Papa” avec une majuscule : marque-t-il ainsi la dimension de sublimation que comporte cette adoption ?

Antérieurement au choix de son fils, Antoine n’était qu’en position d’objet et même d’objet-marchand, dans le cadre d’un contrat privé piloté par Édith. En couple avec Anne, Édith trouve la solution au désir d’enfant commun quand elle rencontre fortuitement Antoine et pense que “ce grand gaillard aux yeux doux ferait un excellent géniteur”. Le don de sperme est négocié pour une somme qui libère Antoine d’une dette de poker, moyennant son renoncement formel à toute existence comme père : “Nous ne voulions aucun lien de paternité extérieur à notre couple”, précisera Édith. C’est Anne qui a porté l’enfant, “hasard” dira Édith plus tard, alors qu’un ordre sous-jacent semble pourtant présider à cette distribution : dans le couple, Anne occupe la position sexuée féminine et Édith la position masculine. L’une et l’autre se font appeler “Maman” jusqu’à ce qu’un moment paroxystique du récit révèle la vérité psychiquement rejetée par Édith : “Mais c’est moi ton Papa !”, criera-t-elle alors à Bastien.

Au commencement, il y a le secret. Et dans une forme de passage à l’acte qui lance le roman, Anne vend la mèche : un dimanche, Édith, Anne et Bastien croisent un jogger qui leur fait signe. “Qui c’est ?”, demande Bastien. “C’est ton Papa”, répond Anne. “Tu es folle”, s’écrie Édith.

Folle sera ensuite la danse où s’entrecroiseront les positions subjectives de chacune des figures de l’histoire. Piero, le jumeau de cœur de Bastien qui, en miroir de ce dernier, a deux papas : “Il paraît que sa mère ne pouvait pas le garder parce qu’elle ne savait pas qui était le père et de toute façon elle avait douze ou quinze ans et avec l’argent qu’ils lui ont donné elle voulait devenir un homme”. Notons cette fois l’absence de ponctuation dans l’écriture d’une phrase voulue agrammaticale, comme pour signifier que tout ordre s’est ici absenté. Sabine, la compagne d’Antoine, qui porte tous les insignes du féminin contemporain, beauté, séduction, réussite, mais qu’Antoine laisse suspendue à sa demande de mariage et d’enfant avec lui ; Sabine, la femme qu’un(e) autre lui enlèvera peut-être : “Je veux qu’un homme décide pour moi”, dit-elle. Jeanne, la mère d’Antoine, qui a choisi le culte du masculin, dans le deuil interminable de son mari et dans les rêves de grandeur qu’elle forme pour son fils. Et bien sûr les figures principales : Antoine, le père-enfant ; Édith la mère-père et la femme-homme ; Anne, maman inconditionnelle et amoureuse bisexuelle : “Elle n’exclut rien, qui sait qui elle pourra rencontrer et aimer, homme ou femme ?”.

Sous la plume de Guy Maruani, chacune des positions subjectives émerge en émotions, en actes et en pensées – sans jamais être jugée, comme si l’art du psychanalyste l’avait taillée et enchâssée dans ce flot d’aventures merveilleusement conté par l’habileté du romancier.

Mais sur le nœud du sujet, le destin d’un enfant dans les méandres de la sexuation, Guy Maruani s’engage, éclairant un débat sociétal par le biais, gracieux, de la fiction. Rappelons la thèse de Lacan sur l’identification sexuée : quand la fonction paternelle est symbolisée (inscrite intérieurement, reconnue comme faisant loi), le sujet parvient à se situer par rapport au phallus et à se déterminer mentalement comme homme ou comme femme. Bastien, malgré le couple parental hors norme formé par ses deux mamans, a pu trouver la voie pour intégrer la fonction paternelle et se sentir clairement “garçon”. Garçon brillant au demeurant, singulièrement attachant. Et c’est sur la base de cette identification virile qu’il s’élancera vers son Papa, l’adoptant, le nommant, l’aimant ; en somme l’arrachant au néant. Alors, le pur vital se manifeste : “De fait, l’interaction aquatique entre Bastien et Antoine exprime la joie, une joie absolue.”

“On ne tait pas mon Papa”, vient nous dire Bastien, dont l’auteur soutient tendrement le pas.

Maruani, Guy, T’es mon papa !, Orizons, 16/11/2021, 1 vol. (162 p.), 18€

article publié sur le site ICI BEYROUTH

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On ne s’attend pas toujours à ce qu’un roman nous serre le cœur avec des souvenirs qui ne sont pas les nôtres.

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