Frédéric Fiolof, Un éloignement, Quidam éditeur, 06/02/2026, 122 pages, 15 €
Quatre photomatons retrouvés dans le rabat d’un agenda. Le même visage, quatre fois, “à quelques infimes variations près.” Voilà le point de départ de Un éloignement : des images administratives pour un homme dont l’administration a décidé de suspendre l’existence. Frédéric Fiolof saisit dans ce récit de voisinage le processus par lequel une vie se retrouve réduite à une liasse de refus ; il le fait avec une sobriété qui n’admet ni le pathos ni l’esquive, depuis les bancs de bois scellés d’une cité de Seine-Saint-Denis jusqu’aux salles d’audience d’un tribunal de verre.
Automne 2022, Bobigny. Le narrateur, habitant, pas militant, aperçoit depuis plusieurs jours un homme au bout de l’allée du 17 octobre 1961, sous l’auvent d’un kiosque désaffecté, entouré de sacs méticuleusement empaquetés. Les documents qu’il porte sur lui sont nombreux et soigneusement conservés ; mais ce ne sont que des décisions à charge : refus de titre de séjour, refus du droit d’asile, obligations de quitter le territoire. L’administration le désigne “X dit Rachid T.” : un nom soumis à réserve, une identité sans fondement objectif selon les critères du droit. C’est un voisin. On s’assoit l’un en face de l’autre. On commence.
Le temps de Rachid
Frédéric Fiolof choisit une forme délibérément rase : ni roman, ni enquête, ni plaidoyer. Le récit avance au rythme des repas apportés, des cafés bus, des nuits froides comptées. Rachid reçoit sans demander ; répond sans questionner ; accepte sans commenter. Autour de lui, un réseau de solidarités discrètes se tisse : Maria du Secours populaire, un locataire qui prête sa douche, un homme qui vient s’asseoir en silence et repart, et puis Younès, président de l’amicale d’une cité voisine, qui un soir pousse un caddie de supermarché chargé de bagages à travers la voie du tramway et installe Rachid dans un local de quarante mètres carrés, grand lit, canapé, frigo. Il y a là une scène dont la force tient à ce que l’auteur s’abstient de tout commentaire : “De temps en temps il dit merci. Doucement. En portant rapidement la main sur le cœur.” Puis le narrateur regarde le lit offert et avoue : “j’ai soudain moi-même envie de m’y enfouir.”
Cette retenue n’est pas neutralité. Frédéric Fiolof s’autorise, ponctuellement, une ironie précise : le “service des retours” loge au sein de l’Office français de l’immigration et de l’intégration ; le “retour volontaire” fonctionne exactement comme les “plans de départ volontaire” des grandes entreprises qui licencient, la logique du choix contraint maquillée en décision personnelle. Mais surtout, le livre ne dissimule pas les limites du narrateur lui-même. Quand les nuits de novembre deviennent impossibles, il écrit : “C’est ma limite, mon manque de courage.” Il n’ose pas encore proposer un coin de son salon. Ce scrupule d’honnêteté traverse tout le livre ; c’est lui qui le distingue du témoignage édifiant.
Ce qui frappe, dans la manière dont Rachid traverse le texte, c’est moins sa détresse que sa consistance. Il range ses affaires avec méthode. “Une vraie ménagère.”, note le narrateur, sec. Il garde ses papiers dans la poche supérieure de son sac à dos avec la conviction que les papiers, quels qu’ils soient, constituent une forme de protection. Or ces papiers n’attestent que d’une suite de défaites : des documents à charge pour un homme sans passeport, sans pièce d’identité, sans acte de naissance reconnu. Le flottement de son nom, “X dit Rachid T.”, n’est pas un détail : c’est le noyau du livre.
La machine à prolonger
Un dimanche, Rachid appelle : contrôle de police, garde à vue, centre de rétention administrative. Le livre bascule vers le fort de Gravelle, dans le bois de Vincennes. Le narrateur apprend à s’orienter dans le labyrinthe : la guérite, la cahute en bois face au mur de pierres rehaussé de barbelés, les parloirs séparés par du plexiglas sans orifice pour laisser passer la voix, l’escalier métallique qui tremble dans le vent.
Frédéric Fiolof décrit tout cela avec la patience d’un topographe. La redoute de Gravelle, construite sous Louis-Philippe, abrite aujourd’hui le CRA de Paris-Vincennes et la brigade d’intervention de la préfecture de police. Un monument aux morts rappelle les policiers tombés à la Libération. “Un esprit narquois serait en droit de se poser la question : morts pour la France, mais laquelle ?” Puis le récit tourne la page, sans insister.
Les audiences se succèdent : salle 4.14, tribunal de Paris, tous les matins de l’année, “tambour battant, selon un protocole qui semble bien établi.” Libyen. Afghan. Tunisien. Algérien. Rachid. La prolongation de rétention est accordée dans tous les cas. L’avocate de la préfecture, “très tranquille”, demande toujours la même chose ; les avocats commis d’office plaident pour la forme. On comprend, en observant ce dispositif, que la logique n’est pas l’objectif : “Seul l’homme libre peut vouloir‘” ; une fois en rétention, le retour volontaire se retourne en expulsion forcée. La même personne, sous le coup du même OQTF, change de statut selon qu’elle se trouve à l’extérieur ou à l’intérieur du CRA.
Lors de la troisième audience, l’avocat commis d’office finit son plaidoyer par cette formule : “N’ajoutez pas encore un temps inutile à tout ce temps inutile.” Le narrateur est “probablement le seul à trouver son propos convaincant.” La présidente prolonge. Circulez.
Ce monde où rien ne se fixe
Après trois mois, Rachid est libéré ; personne ne prévient le narrateur de l’heure ni du jour. Le téléphone reste silencieux. Rachid disparaît. Le livre ne s’arrête pas là : il continue, reprend, retrouve encore Rachid une ou deux fois, dans des circonstances que la chronique se gardera de détailler. Ce qui importe, c’est la tonalité de ces retrouvailles : ni résolution ni réconciliation, plutôt ce constat, formulé par le narrateur avec une franchise qui n’accable personne : “Mon désappointement me révèle surtout, ou plutôt me confirme, que je vis dans un autre monde que le sien.” Un monde où rien de durable ne peut se tisser. Un monde où même le statut de “disparu” est refusé à Rachid, puisque signaler sa disparition reviendrait à déclencher un nouveau cycle de rétention.
Frédéric Fiolof tient cette position jusqu’au terme : observer sans se dédouaner, raconter sans conclure, nommer sans accuser. Un éloignement est le récit précis d’un lien fragile, interrompu, repris dans l’incertitude ; et dans cette précision qui refuse le surplomb, une façon de rendre compte de ce que nous faisons, collectivement, des personnes que nous préférons ne plus voir.