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Avec la parution en 2012 du “Petit précis de l’islamophobie ordinaire”, aux Éditions “Les points sur les i”, Nadia Henni-Moulaï, journaliste indépendante, invitait les Musulmans à parler de leur religion pour mieux la faire comprendre, et les Français à s’ouvrir à la culture de l’autre. Car seuls les échanges permettent des relations apaisées.
Elle écrit aussi, très tôt, sur la guerre d’indépendance.
En 2021, Un rêve, deux rives est un récit autobiographique centré sur la personnalité de son père, qui a impacté lourdement la vie de leur famille.
Nadia Henni-Moulaï dessine en même temps sa propre histoire. Parmi les dernières nées d’une nombreuse fratrie, elle est une fille de France, qui a grandi dans une cité du Val d’Oise, entre valeurs traditionnelles et une forme de liberté insouciante. Elle reste attachée au pays où elle est née. Elle y a mené des études de lettres modernes à la Sorbonne, puis un DESS de communication, afin de réaliser sa vocation.
En phrases courtes et denses, dans un texte riche de souvenirs et d’anecdotes, elle raconte sa vie d’enfant puis d’adolescente, tôt investie de charges familiales par la maladie et le décès de la mère aimée et aimante. Une histoire d’immigrés plutôt bien intégrés. Respect, école et travail y ont leur place et le père y tient un rôle prépondérant.
Le texte est construit en deux parties d’inégales longueurs, délimitées par le décès du père. Il y a “l’avant” qui dessine le portrait de ce patriarche autoritaire, inflexible, parfois violent. Mais aussi digne et vigilant.
Et puis un “après” qui restitue sa généalogie et un parcours tourmenté.
À lui seul, le titre du livre révèle beaucoup de ce père disparu.
Le rêve, c’est la terre natale, le désir d’y regrouper les siens et “l’espoir informulé de nous faire aimer l’Algérie autant que nous aimons la France”.

Dans la bouche de papa, l’Algérie est un paradis. Il l’aime fougueusement, d’un amour inconditionnel et incandescent… Ils sont enlacés l’un à l’autre par le fil d’une histoire dont j’ignore tout. Au milieu, il y a nous. Les enfants d’une patrie dont on n’est pas vraiment certain qu’elle soit la nôtre.

Jeune homme, Ahmed a quitté la Kabylie pour gagner la France. Ses motivations n’étaient pas économiques. Elles correspondaient à son caractère séducteur, bagarreur, intrépide et aventureux. Il sera absent plus de trois décennies de sa terre natale. Et des douze enfants dont il sera le géniteur, onze naîtront en métropole. Quatre unions, une séparation, deux veuvages… Quarante années séparent l’aîné des enfants de la benjamine et certains de leurs chemins de vie ne se croisent même pas.
Cet ouvrier, travailleur rigoureux et exemplaire, parle un français courant mais :

Il écrit à peine. En français et en arabe. Cette maîtrise partielle et identique des deux langues illustre à merveille sa position d’équilibriste entre Alger et Paris. Un rêve, deux rives. Avec les années, je ne sais plus s’il est un Algérien venu en France ou un Français qui retourne en Algérie.

Et il y retourne souvent… D’abord, pour y construire la vaste maison face à la mer où son désir veut rassembler les siens Il y consacre ses vacances. Absences vécues avec bonheur par ses enfants libérés de son regard implacable et des scènes conjugales. Et pas du tout séduits par la terre des origines… Il finira par y vivre à mi-temps après le décès de sa femme et un rapide remariage “au bled”. Le “colonisé” qu’il fut, est revenu en homme libre. Mais ce qu’il a vécu en France pendant les années qu’on refusa longtemps de désigner par les termes “guerre d’Algérie” a contribué à durcir son caractère.
En faisant revivre sous sa plume Ahmed, ce père à la fois aimé et redouté, Nadia Henni-Moulaï tente d’éclairer et à défaut de justifier, de comprendre ce qu’il fut. Elle va nous restituer ainsi, l’histoire d’un homme au rôle obscur qu’il lui a laissé, un soir, entrevoir.
Après sa mort, les archives de l’État français lui en délivreront une vérité violente.
Elle a su en combler les vides et lui conférer une dimension romanesque.
Il faut cet éclairage nouveau pour effacer, en partie au moins, les vastes zones d’ombre qui ont masqué jusqu’au bout les blessures, les dérives et les culpabilités d’une vie.
Mais les actes d’Ahmed, combattant du FLN, si condamnables soient-ils, s’inscrivent pour sa fille comme une contribution à l’Histoire d’une nation enfin libre.
De ses origines kabyles, la femme engagée et entreprenante qu’elle est devenue, ne renie rien.
N’en était-elle pas déjà imprégnée dès son enfance sur le sol de France ?
À sa manière, ce père, déchiré entre plusieurs vies et deux pays, a réussi malgré tout, à créer pour les siens un pont entre les rives de la Méditerranée. Ce qu’il ne leur a pas imposé, certains de ses enfants le vivront librement, s’ils le souhaitent.
En ce qui la concerne, Nadia Henni-Moulaï se confie :

Pour ma part j’ai décidé, il y a bien longtemps, d’être cette petite fille émerveillée par l’été algérien autant que par l’été sur l’asphalte de ma banlieue.

Elle en témoigne magnifiquement. Si lourd soit le passé des siens, il est possible de trouver l’équilibre de sa propre vie.

Christiane SISTAC
articles@marenostrum.pm

Henni-Moulai, Nadia, “Un rêve, deux rives”, Slatkine & Cie, 09/09/2021, 1 vol. (252 p.), 18€

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On ne s’attend pas toujours à ce qu’un roman nous serre le cœur avec des souvenirs qui ne sont pas les nôtres.

Et pourtant, La Petite Vie d’Antoine Cargoet réussit ce miracle : faire résonner l’universel dans le murmure du personnel. Premier roman d’une maîtrise rare, ce récit retrace, avec pudeur et intensité, l’histoire d’un fils qui, face à la disparition de son père, tente de recoller les morceaux d’une mémoire ordinaire et pourtant essentielle. Rien de spectaculaire ici — juste des instants vrais, une lumière jaune sur un salon, des trajets en voiture, des films partagés en silence.

Coup de maître d’un écrivain discret, La Petite Vie redonne à la tendresse sa pleine place littéraire. Il ne s’agira pas d’oublier ce livre, mais de le garder auprès de soi, comme une photo un peu floue, un peu précieuse.

 

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