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Undine Radzeviciute, La bibliothèque du beau et du mal, traduit du lituanien par Margarita Barakauskaïté-Le Borgne, Viviane Hamy, 01/05/2024, 1 vol. (349 p.), 23,50€

Un titre un peu étrange, pour un livre qui ne l’est pas moins. Ouvrage inclassable et énigmatique, La bibliothèque du beau et du mal, d’une autrice lituanienne, historienne et critique d’art maintes fois primée, se situe en Allemagne au moment de la République de Weimar, en 1926 et, après une longue ellipse de temps, s’achève en 1973. Walter, un esthète hypocondriaque, a hérité de son grand-père un tableau de Cranach, que convoite sa sœur Lotte, et une mystérieuse bibliothèque aux ouvrages reliés de cuir. Certains d’entre eux présentent un d’un accord entre la peau de l’animal dont ils sont couverts et leur contenu. Le chef-d’œuvre de la collection est une édition originelle du marquis de Sade, couverte de l’épiderme d’une aristocrate guillotinée. Walter, mû par une obsession, s’attache par tous les moyens à compléter cette collection si particulière de livres…

Un monde en perdition

L’action du roman se situe dans le Berlin des Années folles, après la Grande Guerre. Les deux personnages principaux, Lotte et son demi-frère Walter, incarnent une riche bourgeoisie qui satisfait ses envies les plus démesurées. Lotte, fille d’un pasteur protestant, vient de s’offrir une nouvelle Voisin, voiture de prestige destinée à concurrencer les Bugatti et les Rolls Royce, que l’autrice décrit avec un luxe de précisions : “couleur d’onyx noir, dont l’effigie chromée, installée à l’avant de la voiture, déployait ses ailes, menaçantes comme des lames“. L’emblème qui trône à l’avant n’est pas, comme le rectifie Lotte, une libellule, mais un aigle. En quelques phrases aussi brèves qu’ironiques, le ton est donné. Dès le début du récit plane une figure effrayante, celle de la nouvelle idéologie qui s’apprête à conquérir le pays. La tonalité funèbre de la carrosserie et l’image des lames affûtées y renvoient insidieusement. Lotte constitue, sans qu’on le sache encore, une figure émergente de cette nouvelle Allemagne qui se profile déjà. Blessée par la trahison de son mari, qui lui a préféré une danseuse, elle s’estime flouée et n’aspire qu’à se venger. Elle déplore le relâchement des mœurs, dans un pays où il est “si difficile de vivre dans la probité et la vertu à une époque où toutes les femmes sont des catins“, ou c’est “la crise totale en matière d’hommes“, après l’hécatombe de la guerre, et où “il ne reste plus de vrais gentlemen“, alors que des “milliers de femmes oiseuses ont fait de Berlin le lieu le plus libertin de toute l’Europe.”

L’émergence d’une idéologie pernicieuse

Lotte elle-même, “grande blonde longiligne aux cheveux courts“, avec “un corps d’ascète et la peau blanche, presque transparente“, préfigure le type physique prôné par l’idéologie nazie, contrairement à son demi-frère, qui se prétend mourant et tente de promouvoir une esthétique de la laideur, tout en enseignant à son neveu, alors âgé de cinq ans, le maniement d’une guillotine à cigares. Lotte est obsédée par l’ordre moral et les dix-sept sortes de prostituées que compte Berlin, une ville dont l’atmosphère, telle que le décrit le roman, s’avère proche du film Cabaret. La meilleure amie de Lotte, Leni, est une comédienne qui aspire à devenir réalisatrice. Lotte, qui déteste le fantasme de séduction incarné par Marlène Dietrich, met en exergue l’incarnation de liberté et de pureté que représente Leni.
Le cinéma devrait nous montrer plus de bonté, plus de vertu, plus de poésie, de sensibilité, de beauté. Mais comment peut-on parler de vertu lorsque des Dietrich incarnent à la fois les épouses et les catins.” Leni, en revanche, en qui Walter ne voit qu’une “jolie comédienne se trémoussant devant des paysages de montagnes“, représente pour Lotte “la lutte de l’être humain contre les forces de la nature” dans les terres vierges du Groenland, un voyage présenté comme initiatique, ponctué d’épreuves qualifiantes. Peu à peu, on comprend qu’il s’agit de Leni Riefensthal, la cinéaste, étoile montante du nazisme, qui reçoit une proposition pour filmer les jeux Olympiques de Berlin (les futurs Dieux du stade). Lotte se console alors de ses échecs sentimentaux avec Rudolf, l’homme idéal selon elle, qui vient d’intégrer la SS. Dans ce monde, qui se réfère encore à Freud, émergent peu à peu d’autres figures, comme celle de Goebbels, sur fond de chevauchée des Walkyries, tandis que l’Allemagne s’enfonce dans la crise économique. Walter dénonce la montée de la haine, moteur des actes de Lotte, et de l’asservissement, mais reste lui-même captif de ses peurs et de ses démons.

Une esthétique de la laideur

Le titre du roman, La Bibliothèque du beau et du mal, se réfère à Baudelaire, qui a révolutionné la poésie, et causé scandale, en écrivant Les Fleurs du mal. Si le mal s’avère omniprésent, la quête menée par Walter pour assouvir sa passion le conduisant à commettre des crimes, comme Jean-Baptiste Grenouille, le héros du livre de Susskind Le Parfum, la beauté se présente toujours d’une manière ambiguë et impure. Les titres des chapitres, qui la montrent toujours entachée ou souillée, en témoignent. La beauté et sa goutte de laideur, Les canons de beauté féminins évoluent en lignes brisées, La beauté est douloureuse, la beauté est pernicieuse, Le mal se niche dans le bien, etc. Les deux derniers titres invitent le lecteur à la réflexion. Aux antipodes des définitions qu’en donne Lotte, et de ses critiques qui préfigurent les manifestes nazis contre l’art dégénéré, l’esthétique prônée par Walter se déploie sur un fond mortifère, celui d’une ville où il n’est pas rare de croiser des cadavres. La mort, omniprésente dans le livre, se niche dans les pratiques artistiques de Walter, son obsession de la maladie, et l’image d’un monde en pleine décomposition, emblématisé par ces étranges livres de la bibliothèque. Le protagoniste ne cesse de proclamer la mort de Dieu, par sa voix et le tatouage qu’il porte, en digne héritier de Nietzsche et d’Ivan Karamazov dans un monde désespéré, mais où tout est permis.
Le livre fait référence à l’artiste Karl Blossfeldt, un photographe représentant de la nouvelle objectivité, célèbre pour son inventaire des formes et des structures végétales fondamentales. Il fascine Walter, et plus encore Paul, un jeune homme diaphane qui s’est fait tatouer les fleurs du photographe sur le corps, une idée qui séduit Walter, attiré par “l’idée d’une beauté endolorie“. “Sur les photos de Karl Blossfeldt, les fleurs sont trente fois plus grandes que dans la vraie vie. Elles contiennent trente fois plus de souffrance. D’un autre côté, lorsqu’on amplifie la meurtrissure à ce point et qu’on la regarde longuement, au bout d’un moment, on ne la voit plus, disait Paul de sa voix éraflée.

L’ironie du récit

En dépit de la gravité de son sujet, le roman d’Undiné Radzeviciuté s’avère d’une grande drôlerie. Le style vif et enlevé de l’autrice se révèle, à chaque page, d’une ironie mordante, qui n’épargne personne. Ainsi, l’épisode de la nouvelle voiture de Lotte, qui ouvre le récit et pourrait paraître anodin à première vue, est traité avec beaucoup d’humour. Le mot de passe destiné à se procurer de la drogue chez le pharmacien est “De la part de Sigmund“, en raison de l’appétence de Freud pour la cocaïne. Le ton particulier du récit donne lieu à des portraits satiriques, celui de Bertha, la bonne d’Egon, qui a un défaut de prononciation et redoute les appareils électriques. Celui de Lotte, flamboyante dans sa robe aux “asters grands comme des assiettes“, selon les termes de Walter, qui a nourri durant son enfance “un engouement passager pour la botanique.” Ce sont en fait des “chrysanthèmes de Shanghaï“, comme le précise sa sœur, dont “la robe orange abyssale s’illuminait littéralement sur le fond de la chambre bleue“, et qu’elle finit par brûler avec sa cigarette car : “On aurait dit que conserver sa cigarette était plus important que de la fumer. C’était le cinéma allemand qui avait eu cette influence négative sur elle.” Par petites touches, l’autrice distille cette ironie, souvent présente en conclusion de chapitres : “Avant de mourir, Walter avait encore quelques petites affaires à régler dans ce monde où Dieu était déjà mort et où, autrement dit, les hommes l’avaient assassiné pour une seconde fois.
Un livre plein de puissance et d’originalité, qui montre l’avancée insidieuse du nazisme, par des touches légères, et restitue bien l’atmosphère du Berlin de l’entre-deux-guerres. Une réflexion esthétique, dans un contexte troublé. Un récit passionnant, plein de force et d’ironie.

Une autrice au ton très personnel. Une voix et un univers à découvrir de toute urgence.

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Chroniqueuse : Marion Poirson

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