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Stéphane Lambert, Vincent Van Gogh : l’éternel sous l’éphémère, Arléa, 02/02/2023, 1 vol. (102 p.), 17€.

Vincent Van Gogh écrivait : “Le cœur de l’homme est comme la mer, il a ses tempêtes, il a ses marées et dans ses profondeurs il a aussi ses perles…

Ce n’est pas étonnant que le peintre ait touché tant d’âmes, et cela, surtout, bien après sa mort. Si on pouvait interroger le succès de Van Gogh de son vivant, il est pourtant l’image même de l’artiste génial et fou dans notre imaginaire, étant devenu également une figure phare de la pop culture. Livres, films, séries, “peinture animée” (La Passion Van Gogh, 2017), tous s’arrachent le regard énigmatique de Van Gogh qui insuffle à l’art toute son énergie à la fois sublime et destructrice. Fascinant et déroutant, il pousse les artistes à s’interroger sur leurs propres œuvres, car si son art le torturait, ses correspondances montraient de lui un homme tout à fait lucide et clairvoyant sur sa condition.
Avec Vincent Van Gogh, L’éternel sous l’éphémère, Stéphane Lambert nous livre une œuvre hybride, un mélange entre une biographie et une déclaration d’âme à Van Gogh.

Lambeaux d’histoires

Beaucoup de biographies ont été écrites à propos de Vincent Van Gogh, sa vie romanesque constitue en elle-même une matière extraordinaire pour l’écriture. Mais, là où Stéphane Lambert se démarque, c’est par le format. L’idée d’écrire une “lettre”, ce qui fait écho à la démarche de Charles Juliet dans Cézanne, permet une certaine proximité entre l’auteur et le peintre, ce qu’on voit rarement dans le genre biographique. Si Stéphane Lambert décide d’écrire à Van Gogh, c’est qu’il est ému par son art, mais surtout par Vincent, ses luttes, ses doutes, sa profonde solitude : “Tant de vies, murmurait-on, en un si bref laps de temps !” (p.15)
Les chapitres portent le nom des lieux qui ont inspiré le peintre, créant ainsi une cartographie de son parcours. Chaque endroit participe du cheminement spirituel de Vincent Van Gogh : “[…] ce qui est là, autour de nous, est l’essence même de ce que nous sommes. Chaque détail est analogie. Le vent se nomme dans le pli du blé. Les coquelicots ponctuent de rougeurs la récolte à venir. […] Qui donne à notre condition dans l’espace clos du cadre un goût de liberté.” (p.29) Nous avons l’impression de le suivre, au gré de ses tourments et de ses interrogations à travers les paysages de son âme. L’idée d’inclure des extraits de la correspondance entre Van Gogh et son frère Théo est d’ailleurs puissante. La voix de Vincent surgit au cœur des mots de Stéphane Lambert, comme pour affirmer sa présence dans le corps du texte.

Explorer le cheminement de l’artiste

Dans l’œuvre de Stéphane Lambert, pas de chronologie. Il ne s’agit pas de décrire la vie du peintre, mais de se plonger dans ses émotions, celles qui sont à l’origine de ses toiles : “Saisir la simplicité équivalait à toucher la corde sensible de ce qui est, le cœur de votre émotion.” (p.66) À travers le parcours de Van Gogh, l’auteur réfléchit d’ailleurs, aussi, plus globalement sur celui de l’artiste en général, voire de lui-même, proposant une interaction unique avec le peintre : “En vous suivant dans votre errance, je me surprends quelquefois à ne plus comprendre le processus qui m’a conduit sur vos pas comme si j’avais été poussé vers vous par une force inconnue, un mystérieux jeu de piste.” (p. 48)
Et, c’est ce qui donne au livre toute sa sensibilité poétique. L’auteur interagit avec Van Gogh, trouve des points de résonances avec son rapport à l’écriture. Dans ce dialogue, où se mêlent couleurs et mots, Stéphane Lambert donne à Vincent une nouvelle vie, faisant de son histoire complexe un exemple de passion et d’abnégation : “Ou, au contraire, d’une victoire contre ce monde dont l’éphémère amusement ne parviendrait pas à sceller l’intarissable hurlement de votre œuvre ?” (p.84)
Comprendre les peintures de Van Gogh, c’est aussi les contempler avec les émotions qu’elles dégagent, celles d’un être hors du monde, qui ne trouvera jamais sa place, si ce n’est dans le regard de ceux qui savent le lire. Suivre les traces d’un désordre intérieur qui se caractérisait, malgré tout, par la beauté lumineuse d’œuvres intemporelles : “Que peut l’artiste contre le désordre sinon créer ? Créer encore, et toujours, jusqu’à l’étouffement ?” (p.48)

"Il ne faut pas oublier que je suis né pour être mélancolique."

Ne jamais oublier l’artiste, ni l’homme. Ne serait-ce pas l’essence même de l’œuvre de Stéphane Lambert ? L’éphémère d’une vie, l’éternité d’un pinceau qui bouleverse des générations et des générations. Surtout, un succès, un amour fou inattendu par Vincent Van Gogh qui meurt tragiquement sans savoir à quel point ses peintures retentiront dans le cœur de si nombreuses âmes à travers le monde : “Celle-ci teintait votre existence vouée à la seule création, la justification d’un tel acharnement était reportée de l’autre côté de la vie.” (p.69)
Stéphane Lambert invite le lecteur à voyager dans la chambre de l’artiste, cette chambre qui fera d’ailleurs l’objet d’une peinture célèbre de Van Gogh. Effleurer la mélancolie, si vive, si douce d’un homme dont on ne comprenait pas l’univers, et qui pourtant nous fascine aujourd’hui. Traduire la perpétuelle agitation d’une âme éphémère, qui s’arracha la vie, provoquant, et bien tristement, un nouveau regard sur elle à la lueur de cet acte fatal.

Stéphane Lambert n’accentue jamais le cliché de l’artiste torturé, fou, terriblement fou, mais absolument génial. Vincent Van Gogh est un tout – et ce tout fait de lui l’être ‘extraordinaire’, dans son sens le plus pur, qu’il fut. Loin de graver, comme ce fut souvent le cas, des idées reçues sur l’artiste, l’auteur montre la palette de couleurs qui le composait, si grande qu’il a pu peindre une nuit étoilée – fabuleux contraste entre l’obscurité de ses jours et la lumière que lui procurait son art. Vincent Van Gogh, l’éternel sous l’éphémère, restera une déclaration d’âme sans réponse directe, certes, de la part du peintre, bien qu’on puisse saisir un merveilleux écho entre ces deux amoureux d’art qui dialoguent symboliquement, spirituellement.

Chroniqueuse : Manon Lopez

Chroniqueuse : Manon Lopez

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