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Malika je te bénis. Malika, je te chéris. Malika, je te remercie. Pour le magnifique moment passé avec toi, en toi, dans ta chair, ton esprit, dans ta vie, dans ton pays. Avec les tiens, auprès des tiens, avec ceux de ta maison, ton village, ton quartier, ton Maroc. Au cœur de ton adolescence innocente foudroyée par le premier amour puis emmurée par son destin tragique. Au creux de ta vie héroïque de mère pauvre s’évertuant à nourrir, éduquer, élever sa ribambelle d’enfants. Au magique des esprits, fantômes, lieux bénis ou maudits que tu convoques tour à tour selon que tu aies besoin de bénir ou de maudire. Je me permets de te tutoyer Malika, comme tu tutoies chacun de ceux auxquels tu t’adresses, de te dire « tu » comme l’on dit « tu » chez toi que l’on s’adresse au Roi des rois ou au dernier des mendiants. Je me permets de dialoguer avec toi comme si tu étais un personnage de chair et d’os et que nous devisions tous deux autour d’un thé à la menthe très sucré comme celui que tu préparais pour tes enfants quand leur âme était en peine. Tu me dirais ta vie, je pleurerais sans doute à t’écouter et tu me consolerais comme seules savent consoler les mères que la vie a roué des coups les plus vils. Or tu es, Malika, un personnage de roman. D’un roman magnifique, déchirant, éclatant et qui remplace avantageusement ce thé que nous ne prendrons pas en nous offrant à lire ta vie, ta vie de roman.

Vivre à ta lumière est le livre d’un homme, Abdellah Taïa, mais il dit la vie de Malika, jeune fille, femme puis mère dans le Maroc de la deuxième moitié du vingtième siècle. En trois temps distincts, l’auteur dresse le portrait lumineux et âpre d’une femme courage : à la sortie de l’enfance tout d’abord où, éblouie par le premier amour, elle se laisse porter par lui et s’autorise à croire à une autre vie, à un ailleurs aussi, loin du carcan familial et de ses conditions de vie précaire. Las, la disparition tragique du premier aimé va laisser Malika dans le dénuement le plus total et dans la situation la moins enviable qui soit dans un Maroc à peine décolonisé, celle de femme seule notamment reniée par sa belle-famille.

Dans le deuxième temps fort du roman, Malika est devenue mère après avoir rencontré un homme qui, d’un côté l’a sauvée en acceptant d’épouser la veuve clocharde qu’elle était devenue mais, de l’autre, peine à joindre les deux bouts et apporter le minimum vital à son épouse et à la ribambelle d’enfants qu’il lui a faits. Dans ce contexte, apparaît une femme française, belle, riche, élégante, qui s’entiche de la fille aînée de Malika et propose de l’accueillir chez elle comme servante. Notre héroïne va devoir lutter contre cette femme, incarnation d’une puissance coloniale encore très présente et faire valoir son honneur de femme, sa fierté de mère.

Le troisième temps est celui de la presque vieillesse de Malika. Cloîtrée, seule dans son petit appartement, elle se retrouve un jour, agressée par un jeune homme à peine sorti de prison et qui en veut à l’argent qu’elle n’a pas, au trésor qu’il croit être dissimulé dans l’appartement mais qui n’existe que dans ses fantasmes. Entre la vieille dame et le jeune homme tourmenté va s’engager un face-à-face tendu au cours duquel chacun révélera ses failles, ses faiblesses mais aussi ses forces intérieures.

Pour Abdellah Taïa, la narration des trois temps de vie de Malika est l’occasion de parler du Maroc, de son évolution depuis un passé colonial encore très présent jusqu’à une modernité installée au pas de charge mais qui ne desserre en rien les carcans du passé et en impose de nouveaux pour corseter encore la société marocaine et la contrôler au profit d’une minorité nantie. « Vivre à ta lumière » est aussi l’occasion pour son auteur de raconter le courage des filles et des femmes marocaines qui, à l’instar de leurs sœurs d’autres pays ou continents, sont les premiers soldats sur le front d’un quotidien trouble et difficile. Il dit surtout l’incroyable force des mères de son pays et il le fait avec brio et talent en racontant la vie tourmentée de la plus importante des mères, la sienne, Malika.

Taïa, Abdellah, Vivre à ta lumière, Le Seuil, « Cadre rouge », 04/03/2022, 1 vol. (202 p.), 18€

Alain Llense

Alain Llense

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