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Wladimir d’Ormesson, Ma tragique ambassade : Vatican, 27 mai-1er novembre 1940 : texte inédit, édition annotée par l’éditeur, préface de Gérard Araud, Tallandier, 02/11/2023, 1 vol. (379 p.), 24,50€.

Ne serait-ce que par l’ancienneté des relations – datant du milieu du XIII° siècle — et la notoriété des personnalités, l’histoire diplomatique française auprès du Saint-Siège demeure un sujet des plus passionnants.
Reliée aux différents conflits ou à diverses questions politiques telles que le Proche-Orient, la paix ou le communisme, voire à des événements marquants comme la rupture des relations diplomatiques entre la France et le Saint-Siège au début du XXe siècle, puis à leur reprise en 1921, la liste des centres d’intérêt est éminemment attractive. Au même titre d’ailleurs, que la lignée d’ambassadeurs qui s’y sont succédé.
De Saint-Louis de Gonzague à Joseph Bonaparte, en passant par Chateaubriand, La Rochefoucauld et Jacques Maritain pour ne citer que les connus, ils sont plus d’une centaine à avoir représenté la France dans l’État pontifical.
Une expérience souvent fort riche, qui a incité nombre d’entre eux à rédiger carnets et souvenirs, et bien plus même, à l’image de ce qu’a pu en écrire Chateaubriand dans son Voyage en Italie ou plus récemment, Wladimir d’Ormesson avec Ma tragique ambassade. Éditorialiste au Figaro et spécialiste de politique étrangère, celui-ci avait tenu un journal dès ses premières fonctions et c’est de ce journal conservé aux Archives nationales qu’ont été expurgés les nombres feuillets relatifs à la période du 27 mai au 1er novembre 1940 où Paul Reynaud lui avait confié cette mission diplomatique au Vatican.

Dans un guêpier

Une tâche des plus délicates que la situation sur place compliquait à bien des égards. Entre l’entrée en guerre de l’Italie fasciste contre la France, l’installation de Pétain et l’écroulement de juin 1940, les réactions du Saint-Siège étaient en effet particulièrement attendues. Sans oublier, la première d’entre elles, liée au début des persécutions raciales.
Un volet qui suscitera par la suite, bien des polémiques sur l’attitude du pape Pie XII que le journal s’attachera à nuancer, sinon à démentir.
Fervent catholique, le Comte d’Ormesson qui connaissait le cardinal Pacelli avant son élection, avait déjà noté que ce dernier “condamnait l’hitlérisme avec une vivacité qui touchait presque à la violence.”
Devenu pape, Pie XII se montra infiniment plus modéré dans son langage, remarque l’auteur.

De nos entretiens, j’emportais toujours la même impression : une grande délicatesse de sentiments, une simplicité cordiale et charmante, beaucoup de témoignages de sympathie et de paroles de consolation. Mais tout cela en demi-teinte, en modulation amortie. Rien qui décelât un véritable tempérament. Pie XII ne semblait pas accordé aux événements.

Pensant agir ainsi au mieux des intérêts de l’Église, le pontife qui redoute les positions tranchées, demeurait sans cesse sur la réserve.

"Nos malheurs sont nés de notre faiblesse"

Déplorant que le pape se plaise ainsi dans les nuances et recherche les ombres, l’ambassadeur ne cache pas son étonnement.

C’est un diplomate de la vieille école, tout en finesse, tout en nuances. Il est ainsi fait. Comment le changer ? Convaincu cependant que s’il avait fait tonner sa voix, il se serait fait bien davantage respecter et même craindre des dictateurs.

Cela étant, comme en attestent les archives déclassifiées du Vatican, il est manifeste que ce pape qui n’avait aucune sympathie pour les dictatures a aidé nombre de juifs menacés et appelé un nombre considérable d’instituts religieux catholiques à les défendre par tous les moyens.
Épicentre de l’ouvrage, comme en témoigne, l’ancien ambassadeur Gérard Araud dans sa préface, cet épisode d’avant-guerre n’est pas toutefois le seul. Certes, en habitué de la vie mondaine, le comte Wladimir nous révèle à maintes occasions un instantané de la haute société romaine, patriarcat d’un autre âge, mais n’en délivre pas moins de vifs coups de griffe. Auprès de membres de la curie, du cardinal Canali notamment, farouchement antisémite, comme à l’égard du maréchal Pétain dont il perçoit tous les méfaits du vieillissement lorsque ce dernier le reçut après l’avoir congédié à l’issue de ses brefs cinq mois de représentation vaticane.
Parce qu’il s’est tardivement rallié à De Gaulle, en 1944, l’oncle de Jean d’Ormesson n’hésite pas à s’en faire reproche :

Si je regrette quelque chose, c’est de n’avoir pas encore été plus net, plus alarmant, alors qu’il n’y avait plus, hélas, entre le IIIe Reich et la France d’autre terrain possible que celui du champ de bataille. Nos malheurs sont nés de notre faiblesse.

Témoignage majeur d’un homme jeté un peu à l’improviste dans un poste singulier, cet ouvrage écrit dans une langue fluide et élégante, restitue ainsi un pan d’histoire aussi méconnu que saisissant.

Chroniqueur : Michel Bolassell

Chroniqueur : Michel Bolassell

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