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Le Berger d’Alep fait naître l’espoir au milieu des ruines

Stéphanie Perez, Le Berger d’Alep, Éditions Récamier, 12/03/2026, 352 p. 21€

Mare Nostrum a suivi Stéphanie Perez depuis ses débuts romanesques : un gardien de musée veillant sur les chefs-d’œuvre de Téhéran sous la révolution islamique (Le Gardien de Téhéran, Plon, 2023), puis une danseuse étoile rattrapée par la guerre à Kiev (La Ballerine de Kiev, Récamier, 2024). Chaque fois, une figure ordinaire portée par une loyauté obstinée face à l’histoire qui s’emballe. Avec Le Berger d’Alep, la romancière revient sur les décombres de la Syrie en guerre et y pose une créature nouvelle : un chien de berger au pelage blanc et noir, gardien muet d’une humanité qui tient à un fil. Le roman s’ouvre sur le tremblement de terre de 2023 avant de replonger dans le siège de 2016, deux catastrophes pour une seule ville ; il tient ensemble la chronique de guerre et le récit d’apprentissage intime sans que l’un écrase l’autre. Avec ce troisième roman, Stéphanie Perez confirme qu’elle est l’une des voix romanesques les plus nécessaires de sa génération : celle qui sait transformer la matière brûlante du reportage en littérature durable.

La matière du quotidien sous les bombes

Alep-Ouest, 2016. La ville est coupée en deux, les roquettes tombent avec la régularité d’un calendrier, et dans un immeuble du quartier chrétien vivent Elias, étudiant en histoire, et Maya, sa mère : deux survivants qui refusent encore de s’appeler ainsi. Stéphanie Perez installe son dispositif narratif dans cette topographie serrée — les portes qui ne ferment plus, les ampoules économisées “comme on économisait l’eau ou l’espoir”, la cage d’escalier où le silence s’est glissé comme un locataire supplémentaire. La guerre n’est pas le fond du décor ; elle est inscrite dans chaque fissure du plâtre, dans chaque geste ménager devenu acte de résistance.

Zaatar entre dans ce monde par un acte délibéré : c’est Elias qui va le chercher au refuge d’Ahmad, l’homme aux chiens, et le choisit parmi les bêtes sauvées des décombres. Chien de berger syrien à peine sorti de la prime jeunesse, timide, les muscles tendus dès qu’une main se lève trop vite, il porte en lui une mémoire des plaines et des troupeaux. La voilà confinée dans un appartement de six étages au milieu des obus. La romancière creuse ce paradoxe sans jamais le signaler comme tel. Zaatar observe, flaire, réagit ; son corps – ses oreilles dressées, ses grognements d’indignation, sa façon de se placer devant une porte close – dit ce que les êtres humains s’interdisent de formuler.

La communauté plurielle de l'immeuble

L’immeuble rassemble ce qu’Alep-Ouest contient encore : familles chrétiennes orthodoxes et maronites ancrées là depuis toujours, jeune femme musulmane des étages supérieurs, boulanger qui connaît la ville “mieux que personne, il en récoltait les échos depuis des années”. Stéphanie Perez tisse ces présences avec sobriété ; elle cherche la texture plutôt que le symbole, ces petits faits vrais – le plateau de maamouls échangé à Pâques, le parfum de thé à la menthe chez le voisin du dessous – qui rappellent ce qu’était la ville avant que la peur ferme les volets. Le passé coexiste avec le présent sous forme de hantise douce, jamais commémorée pour elle-même ; et Maya, dont la ténacité silencieuse traverse tout le roman, tient l’immeuble comme on tient un monde.

L'amour et ses impossibilités

Aïcha, la compagne d’Elias, est musulmane ; lui est chrétien. Ce détail n’a “jamais eu d’importance” dans leur immeuble, et c’est précisément ce que la guerre vient défaire avec une brutalité qui n’a pas besoin de se justifier. L’auteure écrit la séparation entre les deux jeunes gens avec une retenue qui force à lire entre les lignes ; c’est dans le corps de Zaatar, dans ses réactions animales à ce qui se défait autour de lui, que se lit l’ampleur du manque. Le chien est le sismographe de ce que le roman refuse d’exposer frontalement.

La machine à broyer les vivants

Journaliste ayant couvert des zones de conflit depuis plus d’une décennie, Stéphanie Perez connaît les mécaniques de la terreur administrative, et cela se sent dans la façon dont elle restitue la traque d’un proche disparu dans les geôles du régime. Les appels téléphoniques qui sonnent dans le vide, les hommes revenus qui récitent des chiffres “dans une litanie sans début ni fin”, les portes qui se referment dès qu’on s’approche trop près : la peur, note le roman, “ruisselait hors des prisons, contaminait les survivants”. Chaque silence rencontré dans les recherches est “une porte de plus qui se refermait” sur celui qu’on cherche. Nommer l’incommensurable sans verser dans le rapport de témoignage : c’est l’un des paris les plus risqués du livre, et la romancière le tient.

Dans cet intervalle sombre, Zaatar agit là où les humains se paralysent. La scène avec Nour, l’une des voisines de l’immeuble, en est l’illustration la plus délicate : c’est la truffe du chien contre le bas d’un manteau, “une caresse légère”, qui provoque chez cette femme le premier relâchement depuis longtemps. “Le mouvement de l’animal était certainement le premier signe de tendresse qu’elle recevait depuis longtemps.” Maya en reste décontenancée. Troublée de voir Zaatar exprimer une empathie qu’elle-même n’osait pas encore manifester. L’animal avait reconnu la douleur et l’avait approchée sans hésitation ; et elle s’en voulut.

Une victoire sans joie

La chute d’Alep-Est, en décembre 2016, est annoncée dans le roman avec une ironie amère que Stéphanie Perez distille sans insistance. Ahmad monte l’escalier pour annoncer la fin du siège : “on va peut-être pouvoir respirer de nouveau”. Maya lui répond qu’il n’y a rien à fêter, que le dictateur profitera de la ville affaiblie pour resserrer son emprise. Personne ne descend dans la rue. La neige tombe sur les ruines égalisées, “sans rien réparer pour autant”. C’est la séquence la plus politique du livre ; le point de vue y affleure enfin, à peine, dans la voix de Maya, cette femme qui a tout perdu par degrés et qui refuse, au dernier moment, de laisser la rhétorique de la victoire lui voler même la lucidité. Elle ne plaide pas ; elle constate. C’est suffisant.

Le deuil silencieux de Zaatar

La dépression de Zaatar, diagnostiquée par Ahmad avec la même gravité qu’on emploierait pour un être humain, constitue l’un des paris narratifs les plus singuliers du livre. Le chien ne joue plus, ne répond plus à l’appel, “le monde lui parvenait en sourdine”. Il lève la tête au moindre claquement de porte, guettant le son d’un piano disparu, les pas d’une présence que la guerre a effacée. Ahmad l’explique à Maya : les bergers syriens “aiment avec une force silencieuse” ; Zaatar a perdu des repères “et il ne comprend pas”. Cette incapacité à comprendre l’absence – là où les humains fabriquent des explications qui ne consolent pas davantage – fonctionne comme un miroir exact de l’état intérieur des personnages. Zaatar reste un chien, avec ses réflexes propres, et c’est précisément pour cela que la scène touche là où elle veut toucher.

Le roman s’ancre dans une histoire vraie, précise la note d’auteure en ouverture. La dédicace – “À tous ceux que j’ai croisés, ceux que j’ai laissés, ceux que j’ai retrouvés. À tous ces visages que je n’oublie pas” – dit sans équivoque que derrière la fiction se tient une dette envers des vivants et des morts. Stéphanie Stéphanie Perez transforme cette dette en récit habité, dans lequel la Syrie est un espace vécu de l’intérieur ; et Zaatar, berger sans troupeau dans une ville fracassée, finit par incarner ce que des années de reportages permettent de voir mais jamais tout à fait de dire : la résistance obstinée, sans mots ni drapeaux, de ceux qui refusent de lâcher prise. Du premier Gardien de Téhéran au Berger d’Alep, Stéphanie Perez aura construit, roman après roman, une œuvre à part : celle d’une journaliste qui a compris que la littérature atteint là où le reportage s’arrête, dans ce territoire intérieur où les êtres ordinaires, bêtes et gens confondus, trouvent la force obscure de continuer.

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