Couverture de M, La fin et le commencement d'Antonio Scurati, éditions Les Arènes
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M, La fin et le commencement, quand un cadavre parle

Antonio Scurati, M, La fin et le commencement, traduit de l’italien par Nathalie Bauer, Les Arènes, 20/08/2026, 24,90€.

Milan, été 1943. Un babouin hurle dans les décombres du zoo de la porta Venezia sous une lune que doublent les incendies. Benito Mussolini vient d’être arrêté, le fascisme est tombé, et l’animal l’ignore. Sur ce cri s’ouvre le cinquième et dernier volume d’un cycle commencé en 1919, dans une salle milanaise, devant une centaine d’hommes sans importance. Vingt-six ans de récit se referment ici. La bête a le premier mot, un mort aura le dernier.

Le corps du chef. Une souveraineté qui se mesure en kilos

Le fascisme s’est bâti sur un corps, et ce volume observe ce que devient ce corps une fois que la puissance l’a quitté. Antonio Scurati tient là le fil qui relie ses cinq livres.

Le cycle avait commencé chez Les Arènes avec M, L’enfant du siècle, couronné par le prix Strega, où un agitateur exclu du parti socialiste fondait son autorité sur les morts de la Grande Guerre et sur l’occupation des rues. Les volumes suivants ont montré ce même corps érigé en incarnation de la volonté populaire, exhibé aux balcons, reproduit à l’infini par la propagande. Le cinquième le confie à un médecin allemand. En octobre 1943, à la Villa Feltrinelli, le docteur Zachariae relève soixante-sept kilos au lieu des quatre-vingts à quatre-vingt-cinq habituels et une vésicule biliaire introuvable. Le romancier transcrit ce constat clinique en prose sans y ajouter le moindre commentaire. Le corps le plus exhibé du siècle devient une planche d’anatomie.

La voix subit le même sort. Lorsque Radio Munich la diffuse, le 18 septembre 1943, après l’enlèvement du Gran Sasso, les Italiens l’écoutent et ne la reconnaissent pas, malgré l’assurance qu’elle affiche. “Au terme d’un long silence, ma voix vous parvient de nouveau, et je suis sûr que vous la reconnaîtrez.” Le bruit court aussitôt que le Duce est mort et que son fantôme parle dans l’éther, ce qui date l’instant où un pouvoir cesse d’être une force pour devenir une superstition.

L’homme se réduit désormais à une manie. Après l’exécution de son gendre à Vérone, il convoque à Gargnano le directeur de la prison, l’aumônier, le président du tribunal, et leur pose à tous la même question, les détails des derniers instants de Galeazzo Ciano. “Le tableau d’ensemble semble s’être évanoui, ou avoir perdu toute importance.” Il subsiste des mains dans les poches, un petit sourire fat, un dernier regard enfantin, et le vide autour.

La place et le retour. Milan comme démonstration

Le titre du volume annonce une circularité, et la ville en fournit la preuve matérielle. Antonio Scurati alterne des chapitres tenus par un homme relégué au bord du lac de Garde et des chapitres désignés par une adresse milanaise, si bien que Milan devient le second personnage du roman.

La démonstration tient dans une place. Le fascisme naît en mars 1919 piazza San Sepolcro, entre quatre murs d’un triste vert d’eau, devant une centaine d’hommes sans importance, scène qui ouvrait le premier volume du cycle. Vingt-cinq ans plus tard, les survivants de cette histoire se rassemblent sur la même place pour y refonder leur Faisceau, et le lecteur fait le calcul tout seul.

La ville entière compose une topographie de la terreur qui vaut argument. Au 2 de la via Rovello siège la légion Muti. Un chapitre en montre la chambre de torture par une photographie lue comme une archive, le supplicié gisant à l’angle inférieur gauche, rendu à la matière inorganique, le bourreau debout à droite, petit homme chauve aux bras croisés dans le dos. “On ne peut que penser à un comptable au repos.” Désigner le tortionnaire par sa verticalité désinvolte plutôt que par ses actes fait passer l’effroi par la description. À la gare centrale, les chevaux ailés de marbre allégorisent le Progrès guidé par la Volonté et par l’Intelligence. Une vingt et unième voie s’enfonce plus bas dans l’obscurité, prévue pour les marchandises et le bétail, et Antonio Scurati en donne la raison d’être en sept mots, “ne pas déranger le voyage des humains”. Par là partent les convois du cinquième rayon de San Vittore, où une détenue de treize ans passe quarante jours près de son père.

La dernière adresse porte le poids de toutes les autres. Le 10 août 1944, deux bombes ayant tué six passants italiens et éraflé la joue d’un caporal allemand, quinze antifascistes sont tirés de San Vittore et alignés contre une palissade du piazzale Loreto pour être tués dans le dos. Ils rompent la ligne, sont fauchés à la course, puis laissés exposés sur ordre. Le doyen, Salvatore Principato, était un instituteur socialiste de cinquante-deux ans qui portait le nom de guerre Socrate. Prévenu à Gargnano, le Duce réclame les photographies et proteste contre l’inutilité du massacre, et un membre de son secrétariat privé dira l’avoir entendu lâcher, “Nous paierons très cher le sang du piazzale Loreto.” La place tiendra parole.

Le tribunal des morts. Ce que l’après-guerre a laissé passer

Le récit s’arrête en avril 1945, le livre se poursuit sur cent vingt pages, et c’est là que le cycle change de nature.

Au moment que mille pages de documentation semblaient préparer, Antonio Scurati s’arrête au seuil du meurtre. Il donne ses raisons en trois lignes, sans les plaider, la mort étant peut-être la seule grande scène de cette vie qui échappe à toute certitude et la pitié restant possible, “peut-être même due”, envers un homme qui n’en eut presque jamais. L’ellipse porte sur l’acte de tuer seul, puisque le chapitre suivant relève les neuf orifices de la dépouille et décrit la profanation du piazzale Loreto. Clara Petacci, qui tenait un chapitre depuis septembre 1943, meurt dans la même ellipse.

Deux chapitres plus loin, un monologue attribué en toutes lettres au “Cadavre de Benito Mussolini” quitte le récit pour la prophétie et s’adresse à nous au futur. La note liminaire revendique que tout repose sur des documents, “à l’exception, naturellement, du monologue final”, de sorte qu’un cycle bâti sur l’archive confie sa dernière page à sa seule invention, et désigne par là ce que l’archive laisse hors de portée.

Deux sections closent alors le livre. « Les morts » aligne quarante et une notices posthumes, ouvertes par un colonel qui passa quatorze années à identifier les dépouilles sans sépulture du désert libyco-égyptien. Le roi y voisine avec Marinetti et Malaparte, les tortionnaires avec Rigoni Stern, les hiérarques avec les fascistes juifs Aldo Finzi et Renzo Ravenna. Viennent les procès, les remises de peine, les retraites paisibles. Theodor Saevecke, condamné à perpétuité par le tribunal militaire de Turin en juin 1999, s’“éteint sereinement” quelques mois plus tard dans une ville d’eaux de Basse-Saxe. La galerie porte le réquisitoire du volume, et vise l’après-guerre autant que la guerre.

À cette file de morts répond une section intitulée « Une vie », au singulier. La détenue de treize ans du cinquième rayon y revient, devenue sénatrice à vie et chargée au Sénat de la commission contre le racisme et l’antisémitisme, sous escorte. Liliana Segre y raconte son retour dans un pays pressé d’oublier. “J’ai appris très vite à garder pour moi mes souvenirs tragiques et ma profonde tristesse.”

Le troisième volet, M, Les derniers jours de l’Europe, avait valu à Antonio Scurati le prix Mare Nostrum 2023 remis à Perpignan, et nous en sommes très fiers. Le cinquième referme une entreprise commencée piazza San Sepolcro et placée sous l’exergue de Filippo Turati commémorant Giacomo Matteotti, dont l’assassinat fermait le premier volume. “Les morts ne se contentent pas de peser, ils survivent.” Cinq livres auront servi à vérifier cette phrase, et le dernier la fait dire au mort lui-même. Puis une vivante ferme le livre.

Antonio Scurati avertit que cette histoire se prépare à revivre sous de nouvelles formes, et parce que ces formes frappent aujourd’hui aux portes de nos démocraties, son entreprise relève de la salubrité publique autant que de la littérature.

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